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LâIA, les femmes & la politique
La dĂ©faite de Kamala Harris et la victoire de Donald Trump lors de la derniĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle aux Ătats-Unis est riche dâenseignements et sâil y a une leçon que lâon peut tirer de la campagne qui a prĂ©cĂ©dĂ© l'Ă©lection, c'est la suivante : lâintelligence artificielle (IA) bĂ©nĂ©ficie rarement aux femmes politiques.
Lâintelligence artificielle est dĂ©finie par le dictionnaire Larousse dans les termes suivants : âEnsemble de thĂ©ories et de techniques mises en Ćuvre en vue de rĂ©aliser des machines capables de simuler l'intelligence humaineâ. Ainsi, cette locution englobe de nombreux exemples comme les outils bien connus que sont ChatGPT, les deepfakes ou encore les algorithmes de recommandations qui gouvernent les rĂ©seaux sociaux.
MĂȘme sâil est difficile de mesurer prĂ©cisĂ©ment lâimpact de lâIA dans les urnes, le rĂŽle quâelle a jouĂ© en faveur de Donald Trump pendant la campagne prĂ©sidentielle Ă©tatsunienne est indĂ©niable. Outre les tweets et autres communications de dĂ©sinformation visant Kamala Harris, la candidate dĂ©mocrate a Ă©galement Ă©tĂ© victime de deepfakes visant Ă la moquer, lâhumilier et la dĂ©crĂ©dibiliser.
Et si cette intelligence artificielle au service de Trump a pu aussi bien prospĂ©rer en ligne, câest notamment parce que lâenvironnement des rĂ©seaux sociaux est particuliĂšrement permĂ©able Ă la misogynie et Ă la dĂ©sinformation orchestrĂ©e par lâextrĂȘme droite.
De nombreuses Ă©tudes ont par ailleurs dĂ©montrĂ© que les femmes politiques font lâobjet dâun traitement dâune violence inouĂŻe en ligne, comme le soulignent Lucina Di Meco et Saskia Brechenmacher : âLes femmes semblent ĂȘtre ciblĂ©es de maniĂšre disproportionnĂ©e par les abus en ligne et les attaques de dĂ©sinformation. Cette tendance est encore plus prononcĂ©e pour les dirigeantes politiques appartenant Ă des groupes minorisĂ©s ; pour celles qui sont trĂšs visibles dans les mĂ©dias ; et pour celles qui sâexpriment sur les questions fĂ©ministes.â
Mais alors, la faute Ă qui ? La faute Ă lâIA ? On peut lĂ©gitimement se poser la question, notamment lorsque lâon constate que câest sur X (ex-Twitter) que Kamala Harris a le plus Ă©tĂ© attaquĂ©e, et comme vous le savez probablement dĂ©jĂ , lâalgorithme de recommandation sur X depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk a cette fĂącheuse tendance Ă davantage promouvoir les contenus dâextrĂȘme droite. Et lĂ encore on ne vous apprend rien, mais Elon Musk a massivement investi dans la campagne de Donald Trump pour quâil remporte lâĂ©lection prĂ©sidentielle. Nos milliardaires Ă nous investissent dans les mĂ©dias et aux US ils investissent aussi dans les rĂ©seaux sociauxâŠ
De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le rĂŽle jouĂ© par les plateformes a souvent Ă©tĂ© pointĂ© du doigt dans de nombreuses campagnes politiques. Câest prĂ©cisĂ©ment ce quâa rĂ©vĂ©lĂ© le scandale de Cambridge Analytica. De son cĂŽtĂ©, Amnesty international a rĂ©vĂ©lĂ© dans un rapport publiĂ© en 2022 que âLes dangereux algorithmes de Meta, qui dĂ©tient Facebook, ainsi que la recherche effrĂ©nĂ©e du profit ont considĂ©rablement contribuĂ© aux atrocitĂ©s perpĂ©trĂ©es par lâarmĂ©e myanmar contre le peuple rohingya en 2017â.
LâIA peut ĂȘtre tenue pour responsable de nombreuses choses, mais nâoublions pas que derriĂšre lâIA il y a des humains qui la conçoivent, qui lâentraĂźnent et qui la rĂ©gulent. Sans compter que lâIA, et les nouvelles technologies de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, peuvent reprĂ©senter une chance inouĂŻe pour les innovations dĂ©mocratiques et pour faire Ă©merger des profils politiques non mĂ©diatiques. Les nouvelles technologies peuvent aussi ĂȘtre des outils trĂšs utiles pour les fĂ©ministes comme le souligne le Council on Foreign Relations : âfaire partie d'une communautĂ© mondiale en ligne a aidĂ© des militantes Ă se rassembler contre des gouvernements rĂ©pressifs, Ă sensibiliser aux injustices et Ă dĂ©noncer les violences sexuelles et sexistes Ă travers des mouvements mondiaux comme #MeToo, #NiUnaMenos et la Womenâs Marchâ.
Ainsi, il ne faut pas peut-ĂȘtre dĂ©serter la toile au risque de se priver dâoutils dâorganisation et de mobilisation sociale et politique. Câest prĂ©cisĂ©ment pour cela que les fondatrices de #ShePersisted, (une association spĂ©cialisĂ©e dans les recherches autour des menaces numĂ©riques ciblant les femmes politiques), Kristina Wilfore et Lucina Di Meco, se sont donnĂ© pour mission dâaider les femmes politiques Ă ârenforcer leur rĂ©silience numĂ©riqueâ.
Elles appellent aussi Ă la mise en place dâune rĂ©gulation des rĂ©seaux sociaux afin de protĂ©ger les Ă©lecteurices de la dĂ©sinformation et de permettre aux femmes dâavoir les mĂȘmes chances que les hommes dâaccĂ©der aux responsabilitĂ©s politiques car pour elles âla prolifĂ©ration non rĂ©glementĂ©e de contenus politiques sur les rĂ©seaux sociaux et lâIA pourrait devenir une menace pour le processus Ă©lectoral amĂ©ricain â ainsi que pour la paritĂ© politique aux Ătats-Unisâ.
Donc tout nâest peut-ĂȘtre pas Ă jeter, mais il faut changer lâIA pour reprendre le pouvoir et en faire un outil utile Ă nos luttes tout en cherchant Ă en limiter les menaces pour notre dĂ©mocratie. Et on peut mĂȘme aller encore plus loin en se demandant comment le fĂ©minisme pourrait transformer lâIA au service de la dĂ©mocratie ?
LâIA : Plus que belle !
Ă premiĂšre vue, Aitana Lopez est une influenceuse comme il y en a des milliers sur la toile. Sur son compte @fit_aitana, suivi par plus de 330 000 personnes, la belle blonde aux cheveux teints en rose poste des photos de ses nouvelles tenues, âCurrently in love with my cheetah printâ, de ses sĂ©ances de fitness, du dernier cafĂ© Ă la mode barcelonais (la belle est espagnole) et, bien sĂ»r de ses vacances. Comme nombre de ses consĆurs, elle sâadonne au placement de produit et Ă la collaboration commerciale avec des marques telles que Nike. Sauf que vous ne croiserez jamais Aitana Lopez en train de faire son running le long de la plage de Barcelone, pas plus que dans une boĂźte de nuit, car Aitana nâexiste pas. Elle est gĂ©nĂ©rĂ©e par lâIA. Elle est lâune des mannequins artificiels de lâagence The Clueless, fondĂ©e par Ruben Cruz.
Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©e, Deanna Ritter (55 000 followers) a participĂ© le 10 mai dernier au premier concours de beautĂ© âMiss IAâ en compagnie de tout un tas de compĂ©titrices toutes aussi fausses quâelle.
Ces anecdotes ont beau ĂȘtre « amusantes », elles ne parviennent toutefois pas Ă masquer les problĂšmes Ă©thiques que posent ces nouvelles « influenceuses » puisquâen effet, le passage par lâIA ne fait quâaccentuer des stĂ©rĂ©otypes et des critĂšres de beautĂ©s non seulement Ă©touffants et irrĂ©alistes mais aussi racistes, grossophobes et validistes. Les compĂ©titrices de Deanna Ritter Ă©tant, comme de juste, de grandes blondes, Ă tailles fines et jambes interminables.
Notre rapport Ă la beautĂ© est un sujet vieux comme le monde. Qui voit ? Qui dĂ©cide de ce qui est beau ou pas ? Comme les critĂšres Ă©voluent-ils au fil des Ă©poques ? Et le recours Ă lâintelligence artificielle dans la photographie, notamment publicitaire, rĂ©active ces questions-lĂ ?
Car lâIntelligence artificielle ne gĂ©nĂšre que ce que lâon veut bien lui faire gĂ©nĂ©rer et ne fait donc que reproduire des pesanteurs dĂ©jĂ prĂ©sentes, et depuis bien longtemps, dans notre rapport Ă la beautĂ© et Ă ce quâelle peut bien signifier. Dans les images produites par lâIA, comme dans nos vies, comme dans les films et les sĂ©ries, comme dans notre Ă©ducation, la femme belle est une femme blanche, souvent blonde, toujours mince.
Les risques, avec lâintelligence artificielle, câest que les algorithmes arrivent Ă lisser tous les autres biais, puisquâils sâinspirent dâĆuvres et de rĂ©fĂ©rences culturelles, elles-mĂȘmes marquĂ©es par des siĂšcles de patriarcat. Et câest un cercle vicieux, puisque plus lâIA gĂ©nĂšrera de grandes blondes, plus les biais se rĂ©trĂ©ciront sur ces seuls canons de beautĂ©.
Loin dâĂȘtre une Ă©volution technologique majeure, lâIA reprĂ©sente pour les femmes un gigantesque retour en arriĂšre, Ă des canons de beautĂ© irrĂ©alistes et rĂ©trogrades, absolument pas en phase avec la vie telle quâelle se dĂ©roule. Il devient urgent de contrer ces biais sexistes, en injectant dans lâIA dâautres critĂšres, dâautres modĂšles.
âIn bIAs we trustâ
Les journaux amĂ©ricains sont clairs ; D. Trump a fait beaucoup dâeffets dâannonce avant sa victoire et la mise en Ćuvre de ses dĂ©clarations sera plutĂŽt chaotique. Câest le cas pour lâIA.
Lors de sa campagne, D. Trump a dĂ©clarĂ© quâil abrogerait le dĂ©cret de Joe Biden soulignant la nĂ©cessitĂ© de veiller Ă ce que les modĂšles d'IA, formĂ©s Ă partir de donnĂ©es humaines, ne produisent pas de rĂ©sultats discriminatoires. Selon Trump, ce dĂ©cret « entrave lâinnovation » en la matiĂšre.
Pour les expert·es, il faut maintenant se prĂ©parer à « un nouveau monde », celui oĂč l'accent ne sera plus mis sur la rĂ©gulation, mais sur les entreprises technologiques qui prendront leurs propres dĂ©cisions en matiĂšre de sĂ©curitĂ©. Les dirigeants d'entreprises d'IA sâaccordent mĂȘme aujourdâhui Ă dire que lâIA sera bientĂŽt plus affutĂ©e que lâintelligence humaine.
Car les discriminations sont bien là . Nous les avions déjà relevées en ce qui concerne le genre.
Comme lâexplique BenoĂźt Raphael sans derniĂšre newsletter : « les modĂšles de langage (LLM) comme ceux qui alimentent ChatGPT ne comprennent pas les textes comme nous. Ils utilisent des calculs mathĂ©matiques pour crĂ©er des liens entre les mots, sans saisir leur sens. » Les spĂ©cialistes appellent cela « lâhallucination ». En quelque sorte, les LLMs « rĂȘvent » lâinformation pour prĂ©dire une rĂ©ponse en fonction de ce dont on les nourrit ; ils ne vont pas la chercher dans une base de donnĂ©es. Depuis le 30 octobre, on sait dâailleurs quâaucun modĂšle n'atteint 50% de rĂ©ponses correctes Ă ce jour. Pour Yann Le Cun, que le magazine Challenges qualifie de « rock star discrĂšte de lâIA », les LLMs seront dĂ©passĂ©s dans 5 ans. « Comment faisons-nous pour bĂątir un systĂšme dâIA qui comprenne le monde rĂ©el, qui ait une mĂ©moire persistante, qui peut raisonner et planifier. Ce sont 4 caractĂ©ristiques dâun comportement intelligent que les LLMs ne savent basiquement pas faire, ou qui ne peuvent le faire que dâune maniĂšre trĂšs superficielle et approximative ».
Exit donc les outils dâIA qui hallucinent. Le dĂ©fi nâest plus de gĂ©nĂ©rer mais de planifier et raisonner. Est-on prĂȘt·es Ă la fin de la vie privĂ©e, Ă vivre avec des IA qui nous connaissent mieux que nous-mĂȘmes ?
Retrouvez lâarticle complet « IA : Intox Artificielle » en cliquant ici.
LâIA, nouvelle lutte Ă©cofĂ©ministe ?
Lâintelligence artificielle (IA) est le nouvel eldorado des entreprises du numĂ©rique mais plus largement de toutes les couches industrielles ou servicielles. Elle est mĂȘme considĂ©rĂ©e comme la quatriĂšme rĂ©volution industrielle et une nouvelle forme de progrĂšs disruptif. Les dĂ©fenseurs de lâIA diront que grĂące Ă celle-ci, de grosses Ă©conomies dâĂ©nergies pourront ĂȘtre rĂ©alisĂ©es dans les bĂątiments ou les usines avec la rĂ©gulation des consommations, que le travail et lâaccĂšs Ă la connaissance seront facilitĂ©s ou encore quâelle sera une crĂ©atrice exponentielle de nouveaux emplois.
Cependant, ce discours ressemble fortement aux arguments capitalistes de lâindustrialisation du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle ou Ă lâautomatisation et Ă la mondialisation des annĂ©es 80. Il est donc possible de nous interroger si le changement de la sociĂ©tĂ© par lâIA, ne serait pas tout simplement une reproduction de lâancien monde et lâavĂšnement dâun nouveau capitalisme blanc, dominant et extractiviste pour le XXIĂšme siĂšcle ?
En septembre 2024, lâAdeme (Agence Nationale de la Transition Ecologique) alerte sur les impacts environnementaux du numĂ©rique, des data centers et de lâIA. Celle-ci Ă©value que le numĂ©rique reprĂ©sente dĂ©jĂ 10% de la consommation dâĂ©lectricitĂ© en France, une empreinte carbone qui pourrait tripler dâici Ă 2050, 70 millions dâĂ©quipements (smartphones, tĂ©lĂ©viseurs) inutilisĂ©s, ni rĂ©parĂ©s, ni recyclĂ©s en France⊠DĂ©sormais bien documentĂ©s, les impacts environnementaux du numĂ©rique se rĂ©vĂšlent de plus en plus importants. LâAdeme ajoute que « LâĂ©tude Hubblo a rĂ©alisĂ© une Ă©valuation des impacts environnementaux des centres de donnĂ©es Ă lâĂ©tranger hĂ©bergeant des donnĂ©es dâusages venant de France. Les principaux rĂ©sultats de cette Ă©tude montrent que la part de lâempreinte carbone liĂ©e aux centres de donnĂ©es passerait de 16 % de lâempreinte carbone du numĂ©rique Ă 42 %. Lâempreinte carbone de la France en 2030 passerait alors de 17 MtCO2 eq Ă 25 Mt Co2 eq ». Les data center GPU dĂ©diĂ©es Ă lâIA nĂ©cessite six Ă neuf fois plus de puissance Ă©lectrique quâune « baie » de processeurs classiques (dĂ©diĂ©s aux autres services fournis par les opĂ©rateurs de cloud), selon Equinix. « Ces GPU reprĂ©sentent dĂ©jĂ 10 % des processeurs dans nos data centers, mais bien plus de 10 % de notre consommation Ă©lectrique. Et cette part va augmenter ». Les data centers reprĂ©sentent 2 % de la consommation mondiale dâĂ©lectricitĂ©, soit un coĂ»t environnemental non nĂ©gligeable. Outre lâĂ©lectricitĂ© et lâempreinte carbone, les data centers dĂ©diĂ©s Ă lâIA grignotent sur les sols et le foncier par le besoin de leur construction mais gaspillent Ă©galement une quantitĂ© monstrueuse dâeau dans un contexte de tension mondiale renforcĂ©e par le changement climatique. Une conversation moyenne avec ChatGPT consomme approximativement 500 ml dâeau, des impacts considĂ©rables si lâon compte les 1,5 milliard dâutilisateurices mensuels. Les investissements dans cette nouvelle technologie sont en voie de dĂ©passer ceux dans les Ă©nergies renouvelables. Ce nouvel outil du capitalisme, comme les actuels, trouve une fois de plus ses ressources dans la nature en exploitant les terres rares prĂ©sentent dans les pays du Sud ou en Chine, dans le dĂ©tournement de sources naturelles essentielles Ă la vie comme lâeau et le sol, ou encore renforcent les GES et donc le changement climatique. Il rĂ©-ouvre Ă©galement la question de lâĂ©nergie nuclĂ©aire.
Le travail nâest pas Ă©pargnĂ© par lâIA et lâimpact nĂ©gatif quâelle peut avoir. La modernitĂ©, lâindustrialisation et lâautomatisme devaient rĂ©volutionner lâapproche du travail en soulageant des tĂąches les plus lourdes et offrant plus de temps libre. Par effet domino, lâaugmentation du temps libre pour la crĂ©ation, lâart, lâĂ©volution des droits et de la sociĂ©tĂ©. Cela nâa pas eu lâeffet escomptĂ©, Ă lâinverse, le travail sâest reportĂ© sur dâautres emplois secondaires ou tertiaires, ainsi quâun prĂ©carisation des emplois de sous-traitance. Lâexploitation de la planĂšte a aussi augmentĂ©e de façon disproportionnĂ©e. On voit dans les forces productives un instrument passif pour la production et lâexpansion infinie du produit intĂ©rieur brut (PIB). Ce paradigme considĂšre aussi bien la Terre que le travail comme des ressources nĂ©cessaires quâil faut sâapproprier et maintenir au coĂ»t le plus bas et le plus efficient possible [1] . Pour Stefania Barca [2], selon cette perspective, la crise Ă©cologique est considĂ©rĂ©e comme une consĂ©quence des profondes inĂ©galitĂ©s créées par la modernitĂ© capitaliste/industrielle en assignant une valeur diffĂ©renciĂ©e, de sorte que certains types de travail, de vie, de lieux et y compris dâespĂšces peuvent ĂȘtre sacrifiĂ©s sur les autels du bĂ©nĂ©fice ou de la croissance du PIB. ConsidĂ©rĂ©e comme un succĂšs indiscutable de lâhumanitĂ©, la croissance Ă©conomique est attribuĂ©e au gĂ©nie blanc, masculin, europĂ©en, qui sâest traduit ainsi en suprĂ©matie planĂ©taire. Cette pensĂ©e complĂšte celle de Maria Mies [3] qui jeta les bases dâun Ă©cosocialisme fĂ©ministe postcolonial, basĂ© sur le rejet de la croissance du PIB comme mesure universelle de progrĂšs. Pour elle, « la science et la technologie deviennent les principales âforces productivesâ, par lesquelles les hommes peuvent s'Ă©manciper de la nature, ainsi que des femmes ».
LâavĂšnement de lâIA rappelle ainsi lâessence des luttes Ă©cofĂ©ministe et socialiste au sens dâĂ©cosocialisme fĂ©ministe. Il est bon de rappeler que la pensĂ©e Ă©cofĂ©ministe remet en cause une approche de la nature dominĂ©e par l'homme, par analogie avec la domination masculine sur les femmes. Cela conduit Ă condamner une vision de la gestion et de la protection qui serait celle des hommes blancs occidentaux. Catherine LarrĂšre [4] cite des exemples d'approches fĂ©ministes de la protection environnementale : plutĂŽt qu'une mise sous cloche des milieux, ces approches prĂ©conisent une prise en compte des minoritĂ©s dans la protection de la nature fondĂ©e sur l'Ă©thique plutĂŽt que sur des dispositifs techniques imposĂ©s verticalement. En ce sens, il s'agit d'une approche intersectionnelle des questions environnementales, dĂ©coloniales et Ă©conomiques (dĂ©croissance). Dans la mĂȘme veine, les femmes furent sous-humanisĂ©es et ont permis dâĂȘtre la fourniture rĂ©guliĂšre de main-dâĆuvre Ă bon marchĂ© pour soutenir lâindustrialisation. [5]
Ce processus se reproduit avec lâIA. On parle beaucoup de la disparition des mĂ©tiers de la culture comme cela a Ă©tĂ© incarnĂ© par la grĂšve inĂ©dite des scĂ©naristes et acteurices amĂ©ricain·es en 2023. Ces premiĂšres luttes restent pour autant des secteurs dominĂ©s par des hommes cis blancs avec un patrimoine culturel important. Cependant, le report de lâĂ©mergence de cette technologie va bel et bien se rabattre sur les plus vulnĂ©rables, câest-Ă -dire les immigré·es, les femmes. On peut dĂ©jĂ sâinterroger sur les transformations induites par le Digital Labor depuis quelques annĂ©es et son lâaccĂ©lĂ©ration post-Covid19. En effet, on remarque que les personnes qui subissent des discriminations en raison de leur genre, de leur nationalitĂ©, de leur couleur de peau, de leur origine sociale ou de leur Ăąge sont touchĂ©es de maniĂšre spĂ©cifique par ces transformations et la gĂ©nĂ©ralisation du Digital Labor [6]. Par exemple, les chauffeurs et des livreurs travaillant pour les plateformes, sont souvent des hommes issus de lâimmigration, ces « travailleurs du clic » peuvent aussi ĂȘtre des femmes, et oĂč les femmes prĂ©caires et/ou exclues du marchĂ© de lâemploi peuvent se tourner vers ces emplois facilement accessibles. Par ailleurs, la complexitĂ© gĂ©nĂ©rĂ©e par la mondialisation de ces emplois produit de nouvelles rĂ©partitions mondiales des tĂąches du travail numĂ©rique liĂ©es Ă lâIA. Alors que la plupart des siĂšges des grandes entreprises du web sont situĂ©es dans le Nord, lâimmense majoritĂ© des « travailleuses et travailleurs du clic » nĂ©cessaires Ă lâapprentissage de lâIA gĂ©nĂ©rative sont employé·es par des sous-traitants dans les pays du Sud. Quant Ă la censure algorithmique, elles touchent plus les crĂ©atrices et crĂ©ateurs de contenu minorisé·es (fĂ©ministes, racisé·es, trans ou grosses, etcâŠ) qui voient alors leur travail menacĂ©.
Une fois de plus, il est dĂ©montrĂ© que les nouvelles technologies ou les progrĂšs techniques reproduisent les modĂšles du patriarcat capitaliste. Pourtant, au lieu dâaccentuer les oppressions des minoritĂ©s ou la domination de la nature, ces avancĂ©es scientifiques devraient aider Ă lutter contre les inĂ©galitĂ©s et rĂ©duire le changement climatique. Il devient urgent que nos sociĂ©tĂ©s redonnent du sens Ă lâhumanitĂ© sous peine dâallumer les rĂ©volutions Ă toutes les Ă©chelles.
[1] (Barca, 2020 ; Federici, 2009 ; Moore, 2015).
[2] Stefania Barca est chercheure au Centre dâĂ©tudes sociales de lâUniversitĂ© de Coimbra (Portugal), auteure de nombreux travaux sur lâĂ©cologie ouvriĂšre et le syndicalisme.
[3] Maria Mies fut une professeure de sociologie, écrivaine et féministe allemande.
[4] Catherine LarrÚre est une philosophe française et une universitaire spécialiste de philosophe morale et politique.
[5] Silvia Federici (2004) CalibĂĄn y la bruja [Caliban et la sorciĂšre].
[6] Eva Nada, sociologue, adjointe scientifique, Haute école de travail social, GenÚve, HES·SO
Ă voir
Another body de Sophie Compton et Reuben Hamlyn
Une Ă©tudiante amĂ©ricaine sâaperçoit que des vidĂ©os porno la mettant en scĂšne circulent sur les rĂ©seaux sociaux, alors quâelle nâen a jamais tournĂ©. Une enquĂȘte dans lâunivers des deepfakes, ces images truquĂ©es grĂące Ă lâintelligence artificielle, au potentiel toxique sans limite.
Ă lire
Data Feminism, Catherine D'Ignazio et Lauren F. Klein, The MIT Press, 2020
De Google Search aux applications de reconnaissance faciale, les algorithmes et les systĂšmes basĂ©s sur les donnĂ©es sont de plus en plus frĂ©quemment accusĂ©s de (re)produire le racisme et le sexisme, contribuant Ă la prise de conscience du fait que, loin dâĂȘtre des techniques neutres, ils reprĂ©sentent en rĂ©alitĂ© un enjeu de pouvoir majeur. Le livre Data Feminism propose dâaborder ce problĂšme dans son ensemble, en se prĂ©sentant comme un guide pour la pratique dâune science des donnĂ©es (data science) au service de la justice sociale, accessible Ă un large public.
La newsletter de Marie Dollé sur Substack
Cette « business analyst » rĂ©dige une lettre d'information en français et en anglais sur les tendances Ă©mergentes dans le domaine de la consommation et mĂšne une rĂ©flexion sur lâIA. Ă retrouver ici.
Ă faire
Les Assises européennes du Journalisme de Bruxelles (20, 21 et 22 novembre 2024)
Cette 2Ăšme Ă©dition est entiĂšrement consacrĂ©e Ă lâIA avec plus de 80 intervenant·es sur 2 jours, rassemblant prĂšs de 30 pays diffĂ©rents (et une majoritĂ© de femmes !) pour questionner les pratiques journalistiques face Ă et avec lâIA. Câest gratuit, ouvert Ă tous·tes, en français et en anglais. Plus dâinfos surwww.journalisme.com
