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đŸ€– L'IA, une intelligence pas si artificielle...

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17 min ⋅ 14/11/2024

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L’IA, les femmes & la politique

La dĂ©faite de Kamala Harris et la victoire de Donald Trump lors de la derniĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle aux États-Unis est riche d’enseignements et s’il y a une leçon que l’on peut tirer de la campagne qui a prĂ©cĂ©dĂ© l'Ă©lection, c'est la suivante : l’intelligence artificielle (IA) bĂ©nĂ©ficie rarement aux femmes politiques. 

L’intelligence artificielle est dĂ©finie par le dictionnaire Larousse dans les termes suivants : “Ensemble de thĂ©ories et de techniques mises en Ɠuvre en vue de rĂ©aliser des machines capables de simuler l'intelligence humaine”. Ainsi, cette locution englobe de nombreux exemples comme les outils bien connus que sont ChatGPT, les deepfakes ou encore les algorithmes de recommandations qui gouvernent les rĂ©seaux sociaux. 

MĂȘme s’il est difficile de mesurer prĂ©cisĂ©ment l’impact de l’IA dans les urnes, le rĂŽle qu’elle a jouĂ© en faveur de Donald Trump pendant la campagne prĂ©sidentielle Ă©tatsunienne est indĂ©niable. Outre les tweets et autres communications de dĂ©sinformation visant Kamala Harris, la candidate dĂ©mocrate a Ă©galement Ă©tĂ© victime de deepfakes visant Ă  la moquer, l’humilier et la dĂ©crĂ©dibiliser. 

Et si cette intelligence artificielle au service de Trump a pu aussi bien prospĂ©rer en ligne, c’est notamment parce que l’environnement des rĂ©seaux sociaux est particuliĂšrement permĂ©able Ă  la misogynie et Ă  la dĂ©sinformation orchestrĂ©e par l’extrĂȘme droite. 

De nombreuses Ă©tudes ont par ailleurs dĂ©montrĂ© que les femmes politiques font l’objet d’un traitement d’une violence inouĂŻe en ligne, comme le soulignent Lucina Di Meco et Saskia Brechenmacher : “Les femmes semblent ĂȘtre ciblĂ©es de maniĂšre disproportionnĂ©e par les abus en ligne et les attaques de dĂ©sinformation. Cette tendance est encore plus prononcĂ©e pour les dirigeantes politiques appartenant Ă  des groupes minorisĂ©s ; pour celles qui sont trĂšs visibles dans les mĂ©dias ; et pour celles qui s’expriment sur les questions fĂ©ministes.” 

Mais alors, la faute Ă  qui ? La faute Ă  l’IA ? On peut lĂ©gitimement se poser la question, notamment lorsque l’on constate que c’est sur X (ex-Twitter) que Kamala Harris a le plus Ă©tĂ© attaquĂ©e, et comme vous le savez probablement dĂ©jĂ , l’algorithme de recommandation sur X depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk a cette fĂącheuse tendance Ă  davantage promouvoir les contenus d’extrĂȘme droite. Et lĂ  encore on ne vous apprend rien, mais Elon Musk a massivement investi dans la campagne de Donald Trump pour qu’il remporte l’élection prĂ©sidentielle. Nos milliardaires Ă  nous investissent dans les mĂ©dias et aux US ils investissent aussi dans les rĂ©seaux sociaux
 

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le rĂŽle jouĂ© par les plateformes a souvent Ă©tĂ© pointĂ© du doigt dans de nombreuses campagnes politiques. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’a rĂ©vĂ©lĂ© le scandale de Cambridge Analytica. De son cĂŽtĂ©, Amnesty international a rĂ©vĂ©lĂ© dans un rapport publiĂ© en 2022 que “Les dangereux algorithmes de Meta, qui dĂ©tient Facebook, ainsi que la recherche effrĂ©nĂ©e du profit ont considĂ©rablement contribuĂ© aux atrocitĂ©s perpĂ©trĂ©es par l’armĂ©e myanmar contre le peuple rohingya en 2017”. 

L’IA peut ĂȘtre tenue pour responsable de nombreuses choses, mais n’oublions pas que derriĂšre l’IA il y a des humains qui la conçoivent, qui l’entraĂźnent et qui la rĂ©gulent. Sans compter que l’IA, et les nouvelles technologies de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, peuvent reprĂ©senter une chance inouĂŻe pour les innovations dĂ©mocratiques et pour faire Ă©merger des profils politiques non mĂ©diatiques. Les nouvelles technologies peuvent aussi ĂȘtre des outils trĂšs utiles pour les fĂ©ministes comme le souligne le Council on Foreign Relations : “faire partie d'une communautĂ© mondiale en ligne a aidĂ© des militantes Ă  se rassembler contre des gouvernements rĂ©pressifs, Ă  sensibiliser aux injustices et Ă  dĂ©noncer les violences sexuelles et sexistes Ă  travers des mouvements mondiaux comme #MeToo, #NiUnaMenos et la Women’s March”. 

Ainsi, il ne faut pas peut-ĂȘtre dĂ©serter la toile au risque de se priver d’outils d’organisation et de mobilisation sociale et politique. C’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que les fondatrices de #ShePersisted, (une association spĂ©cialisĂ©e dans les recherches autour des menaces numĂ©riques ciblant les femmes politiques), Kristina Wilfore et Lucina Di Meco, se sont donnĂ© pour mission d’aider les femmes politiques Ă  “renforcer leur rĂ©silience numĂ©rique”. 

Elles appellent aussi Ă  la mise en place d’une rĂ©gulation des rĂ©seaux sociaux afin de protĂ©ger les Ă©lecteurices de la dĂ©sinformation et de permettre aux femmes d’avoir les mĂȘmes chances que les hommes d’accĂ©der aux responsabilitĂ©s politiques car pour elles “la prolifĂ©ration non rĂ©glementĂ©e de contenus politiques sur les rĂ©seaux sociaux et l’IA pourrait devenir une menace pour le processus Ă©lectoral amĂ©ricain – ainsi que pour la paritĂ© politique aux États-Unis”.

Donc tout n’est peut-ĂȘtre pas Ă  jeter, mais il faut changer l’IA pour reprendre le pouvoir et en faire un outil utile Ă  nos luttes tout en cherchant Ă  en limiter les menaces pour notre dĂ©mocratie. Et on peut mĂȘme aller encore plus loin en se demandant comment le fĂ©minisme pourrait transformer l’IA au service de la dĂ©mocratie ? 


L’IA : Plus que belle !

À premiĂšre vue, Aitana Lopez est une influenceuse comme il y en a des milliers sur la toile. Sur son compte @fit_aitana, suivi par plus de 330 000 personnes, la belle blonde aux cheveux teints en rose poste des photos de ses nouvelles tenues, “Currently in love with my cheetah print”, de ses sĂ©ances de fitness, du dernier cafĂ© Ă  la mode barcelonais (la belle est espagnole) et, bien sĂ»r de ses vacances. Comme nombre de ses consƓurs, elle s’adonne au placement de produit et Ă  la collaboration commerciale avec des marques telles que Nike. Sauf que vous ne croiserez jamais Aitana Lopez en train de faire son running le long de la plage de Barcelone, pas plus que dans une boĂźte de nuit, car Aitana n’existe pas. Elle est gĂ©nĂ©rĂ©e par l’IA. Elle est l’une des mannequins artificiels de l’agence The Clueless, fondĂ©e par Ruben Cruz.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©e, Deanna Ritter (55 000 followers) a participĂ© le 10 mai dernier au premier concours de beautĂ© “Miss IA” en compagnie de tout un tas de compĂ©titrices toutes aussi fausses qu’elle.

Ces anecdotes ont beau ĂȘtre « amusantes », elles ne parviennent toutefois pas Ă  masquer les problĂšmes Ă©thiques que posent ces nouvelles « influenceuses » puisqu’en effet, le passage par l’IA ne fait qu’accentuer des stĂ©rĂ©otypes et des critĂšres de beautĂ©s non seulement Ă©touffants et irrĂ©alistes mais aussi racistes, grossophobes et validistes. Les compĂ©titrices de Deanna Ritter Ă©tant, comme de juste, de grandes blondes, Ă  tailles fines et jambes interminables.

Notre rapport Ă  la beautĂ© est un sujet vieux comme le monde. Qui voit ? Qui dĂ©cide de ce qui est beau ou pas ? Comme les critĂšres Ă©voluent-ils au fil des Ă©poques ? Et le recours Ă  l’intelligence artificielle dans la photographie, notamment publicitaire, rĂ©active ces questions-lĂ  ? 

Car l’Intelligence artificielle ne gĂ©nĂšre que ce que l’on veut bien lui faire gĂ©nĂ©rer et ne fait donc que reproduire des pesanteurs dĂ©jĂ  prĂ©sentes, et depuis bien longtemps, dans notre rapport Ă  la beautĂ© et Ă  ce qu’elle peut bien signifier. Dans les images produites par l’IA, comme dans nos vies, comme dans les films et les sĂ©ries, comme dans notre Ă©ducation, la femme belle est une femme blanche, souvent blonde, toujours mince.

Les risques, avec l’intelligence artificielle, c’est que les algorithmes arrivent Ă  lisser tous les autres biais, puisqu’ils s’inspirent d’Ɠuvres et de rĂ©fĂ©rences culturelles, elles-mĂȘmes marquĂ©es par des siĂšcles de patriarcat. Et c’est un cercle vicieux, puisque plus l’IA gĂ©nĂšrera de grandes blondes, plus les biais se rĂ©trĂ©ciront sur ces seuls canons de beautĂ©.

Loin d’ĂȘtre une Ă©volution technologique majeure, l’IA reprĂ©sente pour les femmes un gigantesque retour en arriĂšre, Ă  des canons de beautĂ© irrĂ©alistes et rĂ©trogrades, absolument pas en phase avec la vie telle qu’elle se dĂ©roule. Il devient urgent de contrer ces biais sexistes, en injectant dans l’IA d’autres critĂšres, d’autres modĂšles.

“In bIAs we trust”

Les journaux amĂ©ricains sont clairs ; D. Trump a fait beaucoup d’effets d’annonce avant sa victoire et la mise en Ɠuvre de ses dĂ©clarations sera plutĂŽt chaotique. C’est le cas pour l’IA.

Lors de sa campagne, D. Trump a dĂ©clarĂ© qu’il abrogerait le dĂ©cret de Joe Biden soulignant la nĂ©cessitĂ© de veiller Ă  ce que les modĂšles d'IA, formĂ©s Ă  partir de donnĂ©es humaines, ne produisent pas de rĂ©sultats discriminatoires. Selon Trump, ce dĂ©cret « entrave l’innovation » en la matiĂšre.  

Pour les expert·es, il faut maintenant se prĂ©parer Ă  « un nouveau monde », celui oĂč l'accent ne sera plus mis sur la rĂ©gulation, mais sur les entreprises technologiques qui prendront leurs propres dĂ©cisions en matiĂšre de sĂ©curitĂ©. Les dirigeants d'entreprises d'IA s’accordent mĂȘme aujourd’hui Ă  dire que l’IA sera bientĂŽt plus affutĂ©e que l’intelligence humaine. 

Car les discriminations sont bien lĂ . Nous les avions dĂ©jĂ  relevĂ©es en ce qui concerne le genre. 

Comme l’explique BenoĂźt Raphael sans derniĂšre newsletter : « les modĂšles de langage (LLM) comme ceux qui alimentent ChatGPT ne comprennent pas les textes comme nous. Ils utilisent des calculs mathĂ©matiques pour crĂ©er des liens entre les mots, sans saisir leur sens. »  Les spĂ©cialistes appellent cela « l’hallucination ». En quelque sorte, les LLMs « rĂȘvent » l’information pour prĂ©dire une rĂ©ponse en fonction de ce dont on les nourrit ; ils ne vont pas la chercher dans une base de donnĂ©es. Depuis le 30 octobre, on sait d’ailleurs qu’aucun modĂšle n'atteint 50% de rĂ©ponses correctes Ă  ce jourPour Yann Le Cun, que le magazine Challenges qualifie de « rock star discrĂšte de l’IA », les LLMs seront dĂ©passĂ©s dans 5 ans. « Comment faisons-nous pour bĂątir un systĂšme d’IA qui comprenne le monde rĂ©el, qui ait une mĂ©moire persistante, qui peut raisonner et planifier. Ce sont 4 caractĂ©ristiques d’un comportement intelligent que les LLMs ne savent basiquement pas faire, ou qui ne peuvent le faire que d’une maniĂšre trĂšs superficielle et approximative ». 

Exit donc les outils d’IA qui hallucinent. Le dĂ©fi n’est plus de gĂ©nĂ©rer mais de planifier et raisonner. Est-on prĂȘt·es Ă  la fin de la vie privĂ©e, Ă  vivre avec des IA qui nous connaissent mieux que nous-mĂȘmes ?


Retrouvez l’article complet « IA : Intox Artificielle » en cliquant ici.

L’IA, nouvelle lutte Ă©cofĂ©ministe ?

L’intelligence artificielle (IA) est le nouvel eldorado des entreprises du numĂ©rique mais plus largement de toutes les couches industrielles ou servicielles. Elle est mĂȘme considĂ©rĂ©e comme la quatriĂšme rĂ©volution industrielle et une nouvelle forme de progrĂšs disruptif. Les dĂ©fenseurs de l’IA diront que grĂące Ă  celle-ci, de grosses Ă©conomies d’énergies pourront ĂȘtre rĂ©alisĂ©es dans les bĂątiments ou les usines avec la rĂ©gulation des consommations, que le travail et l’accĂšs Ă  la connaissance seront facilitĂ©s ou encore qu’elle sera une crĂ©atrice exponentielle de nouveaux emplois.

Cependant, ce discours ressemble fortement aux arguments capitalistes de l’industrialisation du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle ou Ă  l’automatisation et Ă  la mondialisation des annĂ©es 80. Il est donc possible de nous interroger si le changement de la sociĂ©tĂ© par l’IA, ne serait pas tout simplement une reproduction de l’ancien monde et l’avĂšnement d’un nouveau capitalisme blanc, dominant et extractiviste pour le XXIĂšme siĂšcle ?

En septembre 2024, l’Ademe (Agence Nationale de la Transition Ecologique) alerte sur les impacts environnementaux du numĂ©rique, des data centers et de l’IA. Celle-ci Ă©value que le numĂ©rique reprĂ©sente dĂ©jĂ  10% de la consommation d’électricitĂ© en France, une empreinte carbone qui pourrait tripler d’ici Ă  2050, 70 millions d’équipements (smartphones, tĂ©lĂ©viseurs) inutilisĂ©s, ni rĂ©parĂ©s, ni recyclĂ©s en France
 DĂ©sormais bien documentĂ©s, les impacts environnementaux du numĂ©rique se rĂ©vĂšlent de plus en plus importants. L’Ademe ajoute que « L’étude Hubblo a rĂ©alisĂ© une Ă©valuation des impacts environnementaux des centres de donnĂ©es Ă  l’étranger hĂ©bergeant des donnĂ©es d’usages venant de France. Les principaux rĂ©sultats de cette Ă©tude montrent que la part de l’empreinte carbone liĂ©e aux centres de donnĂ©es passerait de 16 % de l’empreinte carbone du numĂ©rique Ă  42 %. L’empreinte carbone de la France en 2030 passerait alors de 17 MtCO2 eq Ă  25 Mt Co2 eq ». Les data center GPU dĂ©diĂ©es Ă  l’IA nĂ©cessite six Ă  neuf fois plus de puissance Ă©lectrique qu’une « baie » de processeurs classiques (dĂ©diĂ©s aux autres services fournis par les opĂ©rateurs de cloud), selon Equinix. « Ces GPU reprĂ©sentent dĂ©jĂ  10 % des processeurs dans nos data centers, mais bien plus de 10 % de notre consommation Ă©lectrique. Et cette part va augmenter ». Les data centers reprĂ©sentent 2 % de la consommation mondiale d’électricitĂ©, soit un coĂ»t environnemental non nĂ©gligeable. Outre l’électricitĂ© et l’empreinte carbone, les data centers dĂ©diĂ©s Ă  l’IA grignotent sur les sols et le foncier par le besoin de leur construction mais gaspillent Ă©galement une quantitĂ© monstrueuse d’eau dans un contexte de tension mondiale renforcĂ©e par le changement climatique. Une conversation moyenne avec ChatGPT consomme approximativement 500 ml d’eau, des impacts considĂ©rables si l’on compte les 1,5 milliard d’utilisateurices mensuels. Les investissements dans cette nouvelle technologie sont en voie de dĂ©passer ceux dans les Ă©nergies renouvelables. Ce nouvel outil du capitalisme, comme les actuels, trouve une fois de plus ses ressources dans la nature en exploitant les terres rares prĂ©sentent dans les pays du Sud ou en Chine, dans le dĂ©tournement de sources naturelles essentielles Ă  la vie comme l’eau et le sol, ou encore renforcent les GES et donc le changement climatique. Il rĂ©-ouvre Ă©galement la question de l’énergie nuclĂ©aire.

Le travail n’est pas Ă©pargnĂ© par l’IA et l’impact nĂ©gatif qu’elle peut avoir. La modernitĂ©, l’industrialisation et l’automatisme devaient rĂ©volutionner l’approche du travail en soulageant des tĂąches les plus lourdes et offrant plus de temps libre. Par effet domino, l’augmentation du temps libre pour la crĂ©ation, l’art, l’évolution des droits et de la sociĂ©tĂ©. Cela n’a pas eu l’effet escomptĂ©, Ă  l’inverse, le travail s’est reportĂ© sur d’autres emplois secondaires ou tertiaires, ainsi qu’un prĂ©carisation des emplois de sous-traitance. L’exploitation de la planĂšte a aussi augmentĂ©e de façon disproportionnĂ©e. On voit dans les forces productives un instrument passif pour la production et l’expansion infinie du produit intĂ©rieur brut (PIB). Ce paradigme considĂšre aussi bien la Terre que le travail comme des ressources nĂ©cessaires qu’il faut s’approprier et maintenir au coĂ»t le plus bas et le plus efficient possible [1] . Pour Stefania Barca [2], selon cette perspective, la crise Ă©cologique est considĂ©rĂ©e comme une consĂ©quence des profondes inĂ©galitĂ©s créées par la modernitĂ© capitaliste/industrielle en assignant une valeur diffĂ©renciĂ©e, de sorte que certains types de travail, de vie, de lieux et y compris d’espĂšces peuvent ĂȘtre sacrifiĂ©s sur les autels du bĂ©nĂ©fice ou de la croissance du PIB. ConsidĂ©rĂ©e comme un succĂšs indiscutable de l’humanitĂ©, la croissance Ă©conomique est attribuĂ©e au gĂ©nie blanc, masculin, europĂ©en, qui s’est traduit ainsi en suprĂ©matie planĂ©taire. Cette pensĂ©e complĂšte celle de Maria Mies [3] qui jeta les bases d’un Ă©cosocialisme fĂ©ministe postcolonial, basĂ© sur le rejet de la croissance du PIB comme mesure universelle de progrĂšs. Pour elle, « la science et la technologie deviennent les principales ‘forces productives’, par lesquelles les hommes peuvent s'Ă©manciper de la nature, ainsi que des femmes ».

L’avĂšnement de l’IA rappelle ainsi l’essence des luttes Ă©cofĂ©ministe et socialiste au sens d’écosocialisme fĂ©ministe. Il est bon de rappeler que la pensĂ©e Ă©cofĂ©ministe remet en cause une approche de la nature dominĂ©e par l'homme, par analogie avec la domination masculine sur les femmes. Cela conduit Ă  condamner une vision de la gestion et de la protection qui serait celle des hommes blancs occidentaux. Catherine LarrĂšre [4] cite des exemples d'approches fĂ©ministes de la protection environnementale : plutĂŽt qu'une mise sous cloche des milieux, ces approches prĂ©conisent une prise en compte des minoritĂ©s dans la protection de la nature fondĂ©e sur l'Ă©thique plutĂŽt que sur des dispositifs techniques imposĂ©s verticalement. En ce sens, il s'agit d'une approche intersectionnelle des questions environnementales, dĂ©coloniales et Ă©conomiques (dĂ©croissance). Dans la mĂȘme veine, les femmes furent sous-humanisĂ©es et ont permis d’ĂȘtre la fourniture rĂ©guliĂšre de main-d’Ɠuvre Ă  bon marchĂ© pour soutenir l’industrialisation. [5]

Ce processus se reproduit avec l’IA. On parle beaucoup de la disparition des mĂ©tiers de la culture comme cela a Ă©tĂ© incarnĂ© par la grĂšve inĂ©dite des scĂ©naristes et acteurices amĂ©ricain·es en 2023. Ces premiĂšres luttes restent pour autant des secteurs dominĂ©s par des hommes cis blancs avec un patrimoine culturel important. Cependant, le report de l’émergence de cette technologie va bel et bien se rabattre sur les plus vulnĂ©rables, c’est-Ă -dire les immigré·es, les femmes. On peut dĂ©jĂ  s’interroger sur les transformations induites par le Digital Labor depuis quelques annĂ©es et son l’accĂ©lĂ©ration post-Covid19.  En effet, on remarque que les personnes qui subissent des discriminations en raison de leur genre, de leur nationalitĂ©, de leur couleur de peau, de leur origine sociale ou de leur Ăąge sont touchĂ©es de maniĂšre spĂ©cifique par ces transformations et la gĂ©nĂ©ralisation du Digital Labor [6]. Par exemple, les chauffeurs et des livreurs travaillant pour les plateformes, sont souvent des hommes issus de l’immigration, ces « travailleurs du clic » peuvent aussi ĂȘtre des femmes, et oĂč les femmes prĂ©caires et/ou exclues du marchĂ© de l’emploi peuvent se tourner vers ces emplois facilement accessibles. Par ailleurs, la complexitĂ© gĂ©nĂ©rĂ©e par la mondialisation de ces emplois produit de nouvelles rĂ©partitions mondiales des tĂąches du travail numĂ©rique liĂ©es Ă  l’IA. Alors que la plupart des siĂšges des grandes entreprises du web sont situĂ©es dans le Nord, l’immense majoritĂ© des « travailleuses et travailleurs du clic » nĂ©cessaires Ă  l’apprentissage de l’IA gĂ©nĂ©rative sont employé·es par des sous-traitants dans les pays du Sud. Quant Ă  la censure algorithmique, elles touchent plus les crĂ©atrices et crĂ©ateurs de contenu minorisé·es (fĂ©ministes, racisé·es, trans ou grosses, etc
) qui voient alors leur travail menacĂ©.

Une fois de plus, il est dĂ©montrĂ© que les nouvelles technologies ou les progrĂšs techniques reproduisent les modĂšles du patriarcat capitaliste. Pourtant, au lieu d’accentuer les oppressions des minoritĂ©s ou la domination de la nature, ces avancĂ©es scientifiques devraient aider Ă  lutter contre les inĂ©galitĂ©s et rĂ©duire le changement climatique. Il devient urgent que nos sociĂ©tĂ©s redonnent du sens Ă  l’humanitĂ© sous peine d’allumer les rĂ©volutions Ă  toutes les Ă©chelles.


[1] (Barca, 2020 ; Federici, 2009 ; Moore, 2015).
[2] Stefania Barca est chercheure au Centre d’études sociales de l’UniversitĂ© de Coimbra (Portugal), auteure de nombreux travaux sur l’écologie ouvriĂšre et le syndicalisme.
[3] Maria Mies fut une professeure de sociologie, écrivaine et féministe allemande.
[4] Catherine LarrÚre est une philosophe française et une universitaire spécialiste de philosophe morale et politique.
[5] Silvia Federici (2004) CalibĂĄn y la bruja [Caliban et la sorciĂšre].
[6] Eva Nada, sociologue, adjointe scientifique, Haute école de travail social, GenÚve, HES·SO


À voir  

Another body de Sophie Compton et Reuben Hamlyn 

Une Ă©tudiante amĂ©ricaine s’aperçoit que des vidĂ©os porno la mettant en scĂšne circulent sur les rĂ©seaux sociaux, alors qu’elle n’en a jamais tournĂ©. Une enquĂȘte dans l’univers des deepfakes, ces images truquĂ©es grĂące Ă  l’intelligence artificielle, au potentiel toxique sans limite. 

À lire 

Data Feminism, Catherine D'Ignazio et Lauren F. Klein, The MIT Press, 2020

De Google Search aux applications de reconnaissance faciale, les algorithmes et les systĂšmes basĂ©s sur les donnĂ©es sont de plus en plus frĂ©quemment accusĂ©s de (re)produire le racisme et le sexisme, contribuant Ă  la prise de conscience du fait que, loin d’ĂȘtre des techniques neutres, ils reprĂ©sentent en rĂ©alitĂ© un enjeu de pouvoir majeur. Le livre Data Feminism propose d’aborder ce problĂšme dans son ensemble, en se prĂ©sentant comme un guide pour la pratique d’une science des donnĂ©es (data science) au service de la justice sociale, accessible Ă  un large public. 

La newsletter de Marie Dollé sur Substack

Cette « business analyst » rĂ©dige une lettre d'information en français et en anglais sur les tendances Ă©mergentes dans le domaine de la consommation et mĂšne une rĂ©flexion sur l’IA. À retrouver ici

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Les Assises européennes du Journalisme de Bruxelles (20, 21 et 22 novembre 2024)

Cette 2Ăšme Ă©dition est entiĂšrement consacrĂ©e Ă  l’IA avec plus de 80 intervenant·es sur 2 jours, rassemblant prĂšs de 30 pays diffĂ©rents (et une majoritĂ© de femmes !) pour questionner les pratiques journalistiques face Ă  et avec l’IA. C’est gratuit, ouvert Ă  tous·tes, en français et en anglais. Plus d’infos surwww.journalisme.com




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