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Outre-mer : territoires négligés de la République

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8 min ⋅ 03/04/2026

Outre-mer, autres droits ?

Ces derniers jours, l’Assemblée nationale a rejeté la réforme constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie. Un revers politique pour le gouvernement, mais surtout le symptôme d’un malaise plus profond. Car derrière ce texte, il ne s’agissait pas seulement d’un ajustement institutionnel. Il s’agissait d’un choix politique lourd : celui de modifier le corps électoral calédonien (gelé depuis les accords de Nouméa) en l’élargissant, au risque de marginaliser encore davantage les populations kanak, déjà minorisées dans leur propre territoire. 

Et en voulant avancer sans réel consensus local, le gouvernement a ravivé des tensions profondes et donné le sentiment, une fois de plus, que les territoires ultramarins pouvaient être gouvernés à distance, sans écouter celles et ceux qui y vivent.

On les appelle “outre-mer”. Un mot qui dit déjà beaucoup. Un ailleurs, un peu comme si ces territoires étaient à la fois dedans (juridiquement français) et toujours un peu en dehors (politiquement, socialement, symboliquement). Sur le papier, ces territoires sont censés faire partie de la République, mais dans les faits, ils sont souvent traités comme des marges. 

Ce décalage n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un rapport colonial jamais totalement déconstruit. Comme le montre Françoise Vergès dans Un féminisme décolonial (2019), le colonialisme ne relève pas seulement du passé : il continue de structurer les rapports de pouvoir contemporains et les politiques publiques. Autrement dit : la domination ne disparaît pas, elle se transforme. 

Prenons l’exemple du chlordécone. Ce pesticide utilisé massivement dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique entre 1972 et 1993 a contaminé durablement les sols, l’eau et les corps. Classé cancérogène probable dès 1979 par l’OMS, il a pourtant continué à être autorisé pendant des années, notamment grâce à des dérogations accordées par l’État français. Dans la population générale, le chlordécone a été détecté chez plus de 90 % des individus.

En janvier 2023, la justice française a prononcé un non-lieu dans ce dossier, estimant notamment que les faits étaient prescrits. Une décision vécue comme un déni de justice par de nombreuses associations et habitant·es. Comment ne pas y voir une forme de traitement différencié, voire de mépris institutionnel ? 

Mais le chlordécone n’est pas un cas isolé. Les territoires d’outre-mer sont régulièrement des espaces d’expérimentation politique, policière ou administrative. En Guyane, les opérations militaires contre l’orpaillage illégal s’accompagnent de dispositifs sécuritaires renforcés. À Mayotte, les politiques migratoires prennent une forme particulièrement brutale, avec des expulsions massives et des conditions de vie indignes dénoncées par de nombreuses ONG.  

Lors de la crise sanitaire du Covid-19, certains territoires ultramarins ont également été soumis à des mesures plus strictes, parfois plus longues, avec des restrictions de circulation renforcées. Là encore, la question se pose : ces territoires sont-ils protégés… ou contrôlés ?

Cette logique de “protection différenciée” traverse de nombreuses politiques publiques. Accès aux soins, infrastructures, éducation, justice : les inégalités entre l’hexagone et les outre-mer sont documentées depuis des années. Selon l’INSEE, les taux de pauvreté y sont nettement plus élevés, atteignant par exemple 53 % en Guyane et 42 % à Mayotte, contre environ 14 % dans l'hexagone. 

Et comme souvent, ces inégalités ont un visage : celui des femmes.

Dans les territoires ultramarins, les femmes sont en première ligne des violences sociales, économiques et sanitaires. Elles sont plus exposées à la précarité, aux violences sexuelles et sexistes, aux difficultés d’accès aux soins, notamment en matière de santé reproductive. En Guadeloupe et en Martinique, l’exposition au chlordécone est également suspectée d’avoir des effets sur les grossesses et la fertilité. 

Une approche féministe et intersectionnelle permet de comprendre que ces inégalités ne s’additionnent pas simplement : elles se renforcent. Être une femme, dans un territoire ultramarin, souvent racisée, parfois isolée géographiquement, c’est cumuler des formes de vulnérabilité produites par des choix politiques. 

Et pourtant, ces territoires sont aussi des lieux de résistances. Mobilisations contre le chlordécone, luttes sociales en Guadeloupe, mouvements féministes en Guyane ou à La Réunion : les habitantes et habitants ne cessent de dénoncer ces injustices et de réclamer une égalité réelle, pas seulement formelle.

Alors la question mérite d’être posée, frontalement : les outre-mer ont-ils vraiment les mêmes droits que l’hexagone ? 

Une chose est sûre, tant que ces territoires continueront d’être pensés comme des périphéries  des espaces où l’on peut tester, adapter, différer… il sera difficile de parler d’égalité. Car l’égalité ne se mesure pas seulement dans les textes. Elle se mesure dans les vies.


Paulette et Jeanne Nardal : baliser le chemin des hommes !

De l’histoire de la conscience noire et de la pensée décoloniale, on connaît Aimé Césaire, Frantz Fanon ou Léopold Sédar Senghor. Leurs travaux, leurs œuvres et leur héritage sont régulièrement cités et célébrés. Mais il aura fallu le travail de la journaliste Léa Mormin-Chauvac – dont nous saluons ici la qualité et la nécessité – pour que le grand public découvre les « sœurs Nardal », et plus particulièrement Paulette Nardal, grande militante de la cause noire dont l’influence, pourtant fondamentale, est restée trop longtemps injustement oubliée.

Née en 1896 au François, en Martinique, Paulette Nardal grandit dans une famille bourgeoise entourée de six sœurs qui, comme elle, font toutes de grandes études. À 24 ans, après avoir débuté sa carrière comme institutrice en Martinique, elle arrive à Paris. Avec sa sœur Jeanne, qui signera ses écrits « Jane », elle devient l’une des premières étudiantes noires à la Sorbonne et y soutient une thèse sur Harriet Beecher Stowe, autrice en 1852 de La Case de l’oncle Tom.

Elle vit alors avec ses sœurs au 7, rue Hébert à Clamart, où affluent chaque dimanche des intellectuels noirs comme Senghor, Aimé Césaire, René Maran — qui vient de publier son roman Batouala — mais aussi des figures de la Harlem Renaissance, tel Claude McKay. En 1931, elle lance La Revue du monde noir avec Léo Sajous et René Maran, publiée en anglais et en français. Cette revue confirme son désir d’importer en France ce qui se déroule simultanément aux États‑Unis, à Harlem : une « prise de conscience de l’esprit de race chez les Nègres », en valorisant musiques, arts et littératures noirs, et en offrant des espaces d’expression et de rencontre.

De retour en Martinique à la fin des années 1930, Paulette et Jeanne retombent dans l’anonymat, et toutes leurs archives sont détruites lors de l’incendie de leur maison familiale en 1956.

Paulette et ses sœurs ne sont pas les seules femmes à avoir été éclipsées par leurs homologues masculins. Peu nombreux sont ceux qui connaissent le travail de Suzanne Césaire ou d’Andrée Blouin. Pour Léa Mormin-Chauvac, il ne s’agissait pas seulement de réparer une injustice, mais bien de revaloriser la mémoire et l’histoire intellectuelle de la Martinique. Un enjeu de prestige, certes, mais aussi un enjeu de transmission essentiel.

C’est peut-être là que se jouent les ambivalences de Paulette Nardal, à qui Aimé Césaire reprochait sa tiédeur, voire son conservatisme, ce qui explique sans doute son éviction du mouvement de la Négritude. Pour Léa Mormin-Chauvac, l’aveuglement de Paulette face à certaines réalités coloniales s’explique sans doute par son catholicisme, mais aussi par son attachement à la France et par la conviction qu’il était possible d’utiliser la citoyenneté française comme stratégie pour trouver une juste place dans le monde colonial. 

Sans doute cette position était‑elle naïve, et certaines de ses complaisances demeurent difficiles à expliquer, encore moins aujourd’hui. Mais il n’empêche que, par sa vie et par ses actions, Paulette Nardal a incarné un féminisme en acte. Celui d’une femme libre, première étudiante noire de la Sorbonne, restée célibataire comme gage d’indépendance, persuadée de l’importance de la culture et de la transmission comme affirmation de soi et condition d’un monde plus juste.

Outre-mer : ces pollutions qui empoisonnent le corps des femmes

Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion, Mayotte, Polynésie… Derrière les paysages et le tourisme de cartes postales se cache une réalité bien plus sombre : les territoires ultramarins français sont parmi les plus pollués de la planète, et leurs habitantes en paient le prix fort. Les risques sont multiples : pesticides cancérigènes, métaux lourds, particules fines industrielles ou encore déchets toxiques abandonnés. Les femmes, en première ligne en raison de leur métabolisme et de leur rôle social (agriculture, tâches domestiques, grossesses), subissent une double peine: une exposition accrue et des conséquences sanitaires dramatiques – cancers, infertilité, malformations fœtales – souvent minimisées par les autorités.

Le chlordécone aux Antilles

Interdit en métropole depuis les années 1990, ce pesticide ultra-toxique a été massivement épandu jusqu’en 1993 dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe, avec l’aval de l’État français. Persistant dans les sols pendant 600 ans, il contamine aujourd’hui 90 % des Antillais via l’alimentation et l’eau. Les femmes, dont le tissu adipeux stocke davantage les perturbateurs endocriniens, sont particulièrement touchées. Cependant, ce sont les grandes oubliées des politiques sanitaires. En effet, alors que le cancer de la prostate chez les hommes liés à ce pesticide a été reconnu comme maladie professionnelle, les pathologies graves développées par les femmes ne le sont pas encore. Or, le taux de cancer du sein est 50% plus élevé aux Antilles qu’en métropole et la prévalence d’endométriose et d’infertilité a est 30% supérieure à la moyenne nationale

L’orpaillage illégal et le mercure en Guyane

En Guyane, 20 000 orpailleurs illégaux utilisent du mercure pour extraire l’or. Ce métal lourd se déverse dans les fleuves et les chaînes alimentaires, contaminant les populations amérindiennes et bushinengés, qui consomment du poisson plusieurs fois par semaine. Chez les femmes wayãpi et palikur le taux de mercure dans le sang est 5 fois supérieur à la limite recommandée par l’OMS. Ce métal lourd entraîne une augmentation des fausses couches mais aussi des troubles neurologiques chez les nouveau-nés. La France a ratifié la convention de Minamata (2017) contre le mercure mais ne contrôle pas les territoires illégaux en Guyane. Seulement 3 % du budget de la lutte contre l’orpaillage est consacré à la santé des populations. 

La Réunion et la pollution aux particules fines

L’île de la Réunion détient le triste record de la pire qualité de l’air de France, selon le dernier rapport d’ATMO Réunion (2025). En cause ? Un cocktail explosif de particules fines PM2.5, crachées par les brûlis de canne à sucre – une pratique toujours autorisée malgré son interdiction progressive en métropole –, les fumées noires de la centrale à charbon du Port, dont la fermeture, initialement prévue pour 2017, a été repoussée à 2027, et un parc automobile vieillissant, faute de transports en commun dignes de ce nom. Résultat : les Réunionnaises étouffent.
Les chiffres sont sans appel : les femmes de l’île ont 40 % de risques en plus de développer de l’asthme ou une BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive) que leurs concitoyennes de l’Hexagone.
Pire, les cancers du poumon chez les non-fumeuses ont bondi de 25 % en seulement cinq ans. Et comme si cela ne suffisait pas, une étude de l’INSERM vient de prouver que l’exposition aux particules fines pendant la grossesse multiplie les risques de pré-éclampsie, une complication grave pouvant mener à des accouchements prématurés ou, dans les cas extrêmes, au décès de la mère ou de l’enfant.

Mayotte et la crise de l’eau

Les analyses de l’Office français de la biodiversité sont formelles : les cours d’eau et les nappes phréatiques de l’île sont contaminés par des métaux lourds (plomb, cadmium) et des pesticides interdits depuis des décennies en métropole, comme le lindane, un perturbateur endocrinien. Résultat ? Le taux de fausses couches y est deux fois plus élevé qu’en France hexagonale, tandis que les malformations congénitales ont bondi de 30 % en dix ans. Sans compter les infections urinaires chroniques, qui frappent une femme sur trois, directement lié à la consommation d’eau insalubre. A Mayotte, 40 % de la population n’a toujours pas accès à l’eau potable en 2026.

Pourtant, malgré l’urgence, l’État français semble tourner le dos à ce territoire. Aucun centre de traitement des déchets digne de ce nom n’a été construit, et les bidonvilles, où vivent des milliers de familles, ne bénéficient d’aucun contrôle sanitaire régulier de l’eau.

La pollution en outre-mer n’est pas une fatalité, mais le résultat de décennies de mépris : un mépris colonial dont le chlordécone, est l’héritage des plantations; un mépris économique où l’or, le sucre ou le charbon sont préférés à la santé des femmes; un mépris sexiste car les femmes, pourtant premières exposées, sont oubliées des études médicales ou des politiques d’indemnisations. 

À lire 

Moi, Tituba Sorcière, Maryse Condé 

Fille de l'esclave Abena violée par un marin anglais à bord d'un vaisseau négrier, Tituba, née à la Barbade, est initiée aux pouvoirs surnaturels par Man Yaya, guérisseuse et faiseuse de sorts. Son mariage avec John Indien l'entraîne à Boston, puis au village de Salem au service du pasteur Parris. C'est dans l'atmosphère hystérique de cette petite communauté puritaine qu'a lieu le célèbre procès des sorcières de Salem en 1692. Tituba est arrêtée, oubliée dans sa prison jusqu'à l'amnistie générale qui survient deux ans plus tard. Là s'arrête l'histoire. Maryse Condé la réhabilite, l'arrache à cet oubli auquel elle avait été condamnée et, pour finir, la ramène à son pays natal, la Barbade au temps des Nègres marrons et des premières révoltes d'esclaves. 

Le ventre des femmes, Françoise Vergès, Éditions Albin Michel 

En s'appuyant sur les notions de genre, de race, de classe dans une ère postcoloniale, l'auteure entend faire la lumière sur l'histoire mutilée de ces femmes d'outre-mer, héritage douloureux d'un système esclavagiste, capitaliste et colonialiste encore largement ignoré aujourd'hui. 

Femmes de la diaspora, Maboula Soumahoro, Éditions Présence Africaine 

Maboula Soumahoro, chercheuse spécialiste de la diaspora noire atlantique, explore les trajectoires de femmes noires entre Caraïbes, Afrique et France. Un ouvrage qui pense ensemble race, genre et mobilité. 

Un féminisme décolonial, Françoise Vergès, Éditions La Fabrique 

Dans cet ouvrage, Françoise Vergès pose les bases d'un féminisme qui part des femmes du Sud global, des ouvrières invisibles, des ménagères des banlieues et des DOM. Idéal pour des lectrices qui découvrent le sujet.

Tropiques Toxiques : Le Scandale du Chlordécone, Jessica Oublié, Kathrine Avraam, Vinciane Lebrun et Nicola Gobbi, éditions Steinkis 

La banane. L’un des principaux fleurons de l’économie des Antilles françaises, la Guadeloupe et la Martinique. Afin d’en assurer le rendement, un pesticide au nom particulier — le chlordécone — y a été utilisé très largement entre 1972 et 1993. Aujourd’hui, le cancer de la prostate se développe de façon exponentielle dans les îles. Et la molécule est présente dans les corps des 800.000 personnes qui y vivent. Scandale environnemental ? Sanitaire ? Ou d’État ?

Les débats sur cette molécule passionnent politiques, producteurs de bananes, chercheurs, avocats et acteurs de la société civile. Si la question de la responsabilité doit encore être tranchée devant les tribunaux, les Antillais doivent eux résoudre une question tout aussi essentielle : comment vivre dans un environnement à jamais pollué ? (Présentation du livre par son éditeur). 

À écouter 

Outre-mer, les oubliés de la mémoire ? Audrey Célestine, France Culture 

La France a été le premier pays sous l’impulsion de la députée guyanaise de l’époque Christiane Taubira  et de sa loi en 2001 à reconnaître la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité.

Aujourd’hui, comment est enseigné ce passé esclavagiste et son abolition en France ? En quoi pèse-t-il sur les politiques publiques et les tensions ou sur la défiance qui s’exerce encore entre l’hexagone et ses territoires ultra marins, anciennes colonies, qui ont changé plusieurs fois de nom entre les Dom-Tom (territoires), les Drom (départements-régions) et les Com (collectivités) et désormais les Outre-MER, associés au ministère de l’Intérieur ?

Comment évoluent l’histoire et les mémoires ? 




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Par Popol Media