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Enfance : l'urgence invisibilisée depuis trop longtemps...

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8 min ⋅ 25/06/2026

Lyhanna, ou l'échec de la protection de l'enfance

Lyhanna avait 11 ans, elle a été retrouvée morte dans le Gers et son infanticide a provoqué une immense émotion et indignation. Selon les premiers éléments révélés rapidement par les médias, le principal suspect avait déjà fait l'objet d'une plainte pour violences sexuelles sur une autre enfant quelques mois auparavant. Une plainte qui n'avait pas encore abouti lorsque Lyhanna a été assassinée.  

À chaque fois qu'un·e enfant est victime de violences, c’est souvent le même scénario qui se répète. Une mère avait alerté, un signalement avait été fait, une institution savait, une plainte avait été déposée, l’enfant avait parlé… Puis vient le temps des enquêtes administratives, des promesses politiques et des hommages, jusqu'au prochain viol ou infanticide…  

Pourtant, les chiffres sont connus. La CIIVISE estime que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, soit un enfant toutes les trois minutes. Dans près de huit cas sur dix, les violences sont commises au sein de la famille. Dans le même temps, près de 400 000 enfants bénéficient aujourd'hui d'une mesure de protection de l'enfance et plus de 220 000 sont accueillis par l'Aide sociale à l'enfance (ASE). 

Depuis plusieurs années, les alertes se multiplient. Défenseure des droits, associations, magistrat·es, éducateur·rices, travailleur·euses sociaux·ales : tou·tes décrivent un système à bout de souffle. Manque de personnel, difficultés de recrutement, foyers saturés, accompagnements insuffisants, contrôles défaillants. La protection de l'enfance est devenue l'un des grands impensés de nos politiques publiques. 

L'affaire Bétharram a brutalement rappelé l'ampleur du problème. Des décennies de violences dénoncées, des centaines de témoignages, des institutions qui savaient parfois sans agir. Comme je l'écrivais déjà dans Popol Post, Bétharram n'est pas seulement le nom d'un établissement. C'est le symptôme d'un système qui protège encore trop souvent les dominants, avant de protéger les enfants. 

Même constat du côté de la lutte contre les violences sexuelles. La création de la CIIVISE en 2021 avait suscité beaucoup d'espoir. Sous l'impulsion du juge Édouard Durand, des milliers de victimes avaient enfin trouvé un espace pour être entendues. Pourtant, le gouvernement a progressivement vidé cette dynamique de sa substance en écartant son principal artisan et en ralentissant la mise en œuvre de nombreuses recommandations. 

Or protéger les enfants ne consiste pas uniquement à punir les agresseurs. Il faut aussi prévenir les violences. Et sur ce terrain, les contradictions politiques sont nombreuses.

Depuis 2001, la loi prévoit trois séances annuelles d'éducation à la vie affective et sexuelle par niveau scolaire. Pendant plus de vingt ans, cette obligation a été massivement ignorée. Aujourd'hui encore, le nouveau programme EVARS suscite des attaques virulentes alors même que l'éducation au consentement, à l'égalité et au respect constitue l'un des leviers les plus efficaces pour prévenir les violences.

Dans le même temps, les associations qui assurent ce travail sur le terrain voient leurs moyens diminuer. En Gironde, le Planning familial vient ainsi de perdre une subvention de 160 000 euros, soit près d'un tiers de son budget. On ne peut pas prétendre faire de la protection de l'enfance une priorité tout en fragilisant les structures qui interviennent auprès des jeunes et des familles. 

Mais au fond, réduire cette question à un problème de moyens serait encore insuffisant. 

La mort de Lyhanna nous oblige aussi à regarder ce que notre société considère comme normal. Le fait que la parole des enfants soit encore mise en doute, le fait que les violences sexuelles soient majoritairement commises par des hommes sans que cela interroge profondément notre organisation sociale. Le fait que les adultes continuent trop souvent à s’imaginer “au-delà” des enfants et à les dominer. 

Le féminisme a beaucoup à apporter à cette réflexion. Parce qu'il nous rappelle que les violences ne sont jamais des faits divers. Elles s'inscrivent dans des rapports de domination. Mais parce qu'il nous invite aussi à prendre au sérieux la parole de celles et ceux que l'on n'écoute pas et parce qu'il nous rappelle que ce qui se passe dans les familles, dans les écoles ou dans les institutions n'est jamais totalement privé. 

De son côté la loi peut faire des choses. Elle peut sanctionner, protéger, financer, former… à condition qu’elle soit appliquée et accompagnée de réels moyens. Mais elle ne remplacera jamais une société capable de croire les enfants, de repérer les violences et d'agir avant qu'il ne soit trop tard. 

Car au fond, les lois existent déjà souvent. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les faire respecter, les moyens de les appliquer et parfois le courage de remettre en cause les rapports de pouvoir qui permettent à ces violences de perdurer. La loi ne peut pas tout faire, et peut-être ne doit-elle pas tout faire. Elle ne peut pas, à elle seule, transformer une culture qui continue trop souvent à protéger les institutions avant les victimes, les adultes avant les enfants, ou les agresseurs avant celles et ceux qu’ils ont détruits. 

Tant que nous considérerons ces drames comme des accidents plutôt que comme les symptômes d’un problème collectif, ils continueront de se reproduire. La question n’est donc pas seulement de savoir quelles nouvelles lois adopter, mais pourquoi, en tant que société, nous tolérons encore que des enfants alertent, parlent, dénoncent… sans être suffisamment protégés. 


Enfants en danger ou enfants dangereux ?

Dans un précédent Popol post consacré à l’enfance et notamment aux violences sexuelles dont iels sont (massivement) victimes dans notre société, nous avions brièvement évoqué ce paradoxe d’une société qui valorise l’enfance et la maternité mais qui dénie aux enfants une place à part entière en les considérant comme des êtres à dresser.  

À un an de la présidentielle et alors que l’affaire Lyhanna, cette petite fille violée puis tuée par un homme déjà mis en cause, défraie la chronique tandis que des centaines de milliers d’enfant s’entassent dans des salles de classe de bâtiments insalubres en pleine canicule, il nous a semblé intéressant de continuer à creuser ces questions.

Pourquoi, malgré les chiffres connus et documentés, malgré les scandales à répétition sommes-nous incapables de permettre aux enfants de grandir dignement ?

Et si une des données du problème résidait dans cet éternel retournement, conscient ou non, qui fait que la société ne voit que des enfants dangereux là où elle devrait voir des enfants en danger ?

Dans un post instagram extrêmement relayé, et dans lequel elle rebondissait sur la question de la création des espaces sans enfants dans les lieux publics et les transports, la militante féministe, Douce Dibondo a posé avec beaucoup de justesse le paradoxe dans lequel nous nous trouvons. Une société qui survalorise la famille et la maternité, les enfants pensés comme une possession, mais qui peine à leur laisser de la place, à les entendre et à les considérer autrement que dans un rapport d’autorité et de domination. Elle établit notamment un lien très intéressant entre les anciennes sociétés coloniales et le contrôle des corps sur les plus faibles comme outil d’oppression. 

Avant même d’enchaîner les effets d’annonce et les numéros vert, il serait sans doute judicieux de se demander pourquoi nous privilégions toujours les droits des adultes sur les droits des enfants et pourquoi le rapport que nous entretenons avec eux est toujours celui de l’autorité, le but étant avant tout pour le législateur, l’homme politique, le parent, le professeur, de savoir si cette autorité est fonctionnelle ou non. Rarement s’interroge-t-on sur sa légitimité ou sur les conditions dans lesquelles elle est acceptée, comprise, ou contestée.

Les révoltes de juin-juillet 2023, déclenchées après la mort de Nahel, adolescent de 17 ans tué par un policier à Nanterre, ont été particulièrement éclairantes sur le sujet. Une partie importante du débat s’est focalisée sur la responsabilité des familles et le “déficit d’autorité”, justifiant des mesures comme la responsabilisation financière des parents ou le placement contraint de mineurs délinquants. Comme si la colère exprimée par ces jeunes ne pouvait être qu’un défaut d’encadrement, et non l’expression de leur expérience sociale. 

La réaction de ses jeunes a été balayée d’un revers de main. Insensée, pas structurée, colère aveugle : elle a été aussitôt considérée comme illégitime et dangereuse pour la société. Tant et si bien qu’en 2025, une proposition de loi visant à “restaurer l’autorité” face aux mineurs délinquants a introduit des mesures comme la comparution immédiate pour les plus de 16 ans ou la remise en cause de l’excuse de minorité. 

Quelques voix se sont élevées pour rappeler que la justice des mineurs repose historiquement sur un principe fondamental : la primauté de l’éducatif sur le répressif.

Les jeunes ne sont plus considérés comme des individus en construction, mais comme des adultes en miniature, responsables au même titre que leurs aînés. En d’autres termes, il gomme la spécificité même de l’enfance et de l’adolescence. 

Ce que révèlent ces scandales successifs, c’est avant tout une difficulté collective à reconnaître les enfants comme des sujets politiques à part entière. La Convention internationale des droits de l’enfant affirme pourtant leur droit à être entendus et à participer aux décisions qui les concernent. 

Or, dans les faits, leur parole reste largement marginalisée.

Repenser notre rapport à l’enfance supposerait donc un renversement de perspective : ne plus considérer l’enfant uniquement comme une possession, une source d’épanouissement personnel puis un·e individu·e à encadrer, mais comme un citoyen·ne en devenir, porteur d’une expérience, d’une parole, et d’une contestation légitime. 

Canicule et précarité enfantine : quand la chaleur aggrave les inégalités

Alors que la France subit une troisième vague de canicule précoce en 2026, les records de température ne sont pas les seuls à alarmer les expert.es. Derrière les alertes météo et les conseils sanitaires, une réalité plus sourde et plus cruelle émerge : les enfants issus de milieux défavorisés paient un tribut disproportionné à ces épisodes de chaleur extrême. Logements mal isolés, accès limité à l’eau fraîche, absence de végétation et d’îlots de fraîcheur, déserts médicaux dans les quartiers populaires… Les inégalités sociales transforment la canicule en une épreuve encore plus redoutable pour les familles précaires.

Les données sont accablantes : selon les dernières études de Santé publique France, les enfants vivant dans les quartiers prioritaires de la ville (QPV) ont deux fois plus de risques de souffrir de déshydratation ou de coups de chaleur que ceux des quartiers aisés. Pire, les hospitalisations pour troubles liés à la chaleur explosent dans les départements les plus pauvres, où les structures d’accueil telles que les crèches, les écoles ou les centres aérés manquent cruellement de moyens pour s’adapter. La canicule est un révélateur brutal des fractures sociales.

Comment protéger ces enfants oubliés des politiques climatiques et des médias ?
Dans les cités HLM ou les habitations précaires, les murs surchauffés et les fenêtres souvent condamnées pour des raisons de sécurité transforment les logements en véritables fournaises. Malgré les réglementations, les propriétaires ou les bailleurs sociaux trainent à rénover thermiquement les logements. Partout, les nuits tropicales (au-dessus de 20°C) se multiplient. Les climatiseurs ? Un luxe inaccessible pour la plupart des familles, d’autant que les factures d’électricité flambent avec les températures et la crise énergétique.

Les conséquences sur la santé des enfants sont immédiates : troubles du sommeil, aggravation des maladies chroniques, décrochage scolaire, troubles psychiques et risques accrus de déshydratation. Une étude de l’Inserm publiée en 2025 révèle que les moins de 5 ans vivant en zone défavorisée ont 40 % de chances en plus de développer des complications rénales lors des pics de chaleur. Leur organisme, moins capable de réguler la température, est en première ligne.

Pour beaucoup d’enfants, on pourrait penser que les établissements scolaires ou les centres de loisirs représentent les seuls espaces climatisés de leur journée. Pourtant, 80 % des écoles ne sont pas équipées pour résister aux vagues de chaleur actuelles. Cela se concentre particulièrement dans les communes les plus pauvres. Sans oublier qu’avec les fermetures précoces pour canicule – souvent décidées sans alternative – ces refuges disparaissent, laissant les familles démunies. Les associations locales, comme le Secours populaire, alertent sur l’absence de "plans de continuité éducative" dans les communes les plus pauvres.

Le problème s’étend aux activités périscolaires : piscines municipales saturées voire fermées, parcs publics sans points d’eau potables, jardins ou espaces végétalisés fermés et centres aérés qui réduisent leurs horaires faute de personnel formé. On parle beaucoup des personnes âgées, mais les enfants pauvres sont les grands absents des campagnes de prévention.

Face à cette crise silencieuse, des initiatives locales tentent de pallier les carences de l’État mais restent insuffisantes : manque de moyens financiers, contraintes administratives, absence de politique environnementale ou pire encore, déni climatique.

Les experts réclament une approche systémique très loin du “plan climatisation nationale” du RN : rénovation thermique, généralisation des toitures végétalisées dans les écoles, subventions pour l’achat de ventilateurs ou de brumisateurs, débitumisation des cours, horaires déclées et formation obligatoire des enseignant.es aux premiers secours en cas de coup de chaleur. Il ne s’agit pas seulement de survie, mais de justice climatique.

La canicule n’est pas qu’un phénomène météorologique : c’est un miroir grossissant des inégalités qui rongent notre société. Tant que les politiques publiques traiteront la chaleur comme une crise ponctuelle et non comme un marqueur structurel de précarité, des milliers d’enfants continueront de subir, l’été, une double peine – celle de la pauvreté et celle du dérèglement climatique.Alors que les prévisions annoncent des étés encore plus torrides d’ici 2030, une question s’impose : jusqu’à quand fermera-t-on les yeux sur ces victimes collatérales du réchauffement ? La réponse ne réside pas seulement dans les bulletins météo, mais dans notre capacité collective à placer la protection des plus fragiles et des enfants au cœur de l’urgence climatique. Car quand le mercure monte, ce sont bien les thermomètres sociaux qu’il faut faire redescendre.

À lire  

Je me regarderai dans les yeux, Rim Battal, éditions Point 

À 17 ans, l’âge des serments d’amitié et des poèmes de Rimbaud, une jeune fille fume une cigarette à la fenêtre de sa chambre. Cette transgression déclenche la fureur de sa mère, qui pose un ultimatum : l’adolescente devra produire un certificat de virginité. L’examen gynécologique forcé sera sa « première fois ». Comment sortir de l’enfance quand les adultes nous trahissent ? Comment aimer quand ceux qui nous aiment nous détruisent ? Une écriture puissante qui n’oublie ni l’ardeur ni la drôlerie, un récit des premières fois, du désir, de la générosité et de la force qui président à la naissance d’une femme.

À écouter 

La longue histoire de l’accouchement, LSD, France Culture 

Accoucher, ce n’est pas seulement donner la vie : c’est traverser une expérience intime, politique et profondément bouleversante. Longtemps aux mains des femmes, puis progressivement confisquée par la médecine, la naissance raconte notre rapport au corps, au pouvoir et au soin. Dans une salle de naissance, au bloc opératoire, dans une maternité marseillaise ou au domicile d’une famille, une même question traverse les pratiques : faut-il dénoncer l’emprise de la technique sur le corps des femmes ou y voir, au contraire, un outil d’émancipation, à l’image de la contraception ? Comment concilier alors exigence de sécurité et préservation de l’intensité émotionnelle de la naissance ? Aujourd’hui, à la croisée de l’hôpital et du domicile, entre maîtrise médicale et réappropriation du corps, sages-femmes, obstétriciens, chercheur·euses, historien·nes et mères participent à redéfinir ce moment fondateur. Toutes et tous accompagnent, interrogent, résistent et cherchent à inventer une naissance à la fois sécurisée et profondément humaine.

Et puis il y a les récits. Ceux que l’on partage, ceux que l’on tait, ceux qui dérangent. Des accouchements heureux mais imparfaits, des expériences brutes, parfois indicibles, où se jouent la puissance, la peur, l’abandon ou la renaissance. Cette série donne à entendre ces voix et à voir ce que la naissance dit de nous. Car derrière chaque accouchement, il y a bien plus qu’une naissance : une histoire, un corps et un monde en train de se transformer. Une série de Johanna Bedeau, réalisée par Camille Mati et Angélique Tibau disponible ici.  

L'inceste, la série documentaire, France Culture

TW. Pour cette série documentaire en 4 épisodes, Johanna Bedeau s'interroge sur le déni de notre société face à l’inceste. Pour ce faire, elle s’intéresse au tabou qui règne dans notre société autour de l’inceste et à comment “l’élite masculine” s’est organisée pour créer l’impunité. Elle traite aussi de la réponse institutionnelle, de la prise en charge, etc.



Si vous êtes un enfant en danger, si vous êtes une personne témoin ou soupçonnant des violences sexuelles faites à un enfant ou si vous souhaitez demander conseil, il existe un numéro national d'accueil téléphonique pour l'enfance en danger : le 119, ouvert 24h/24 et 7j/7. L'appel est gratuit et le numéro n'est pas visible sur les factures de téléphone.

Il est aussi possible d'envoyer un message écrit au 119 via le formulaire à remplir en ligne ou d'entrer en relation via un tchat en ligne : allo119.gouv.fr 

Pour les personnes sourdes et malentendantes, un dispositif spécifique est disponible sur le site allo119.gouv.fr




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