Popol Post

Zoom sur les Hauts-de-France

Popol Post
8 min ⋅ 04/06/2026

Les Hauts-de-France: chronique d’un basculement politique réversible

Il y a quelque chose de fascinant dans les Hauts-de-France. Cette région est devenue, au fil des années, l’un des principaux laboratoires politiques français. On y observe les transformations du pays avant qu’elles ne se généralisent ailleurs. Les fractures sociales, la désindustrialisation, la montée de l’extrême droite, mais aussi les tentatives de reconstruction de la gauche y prennent souvent une forme particulièrement visible.

Longtemps, pourtant, les Hauts-de-France ont été une terre de gauche. Une vraie, une gauche qui ne se résumait pas à des résultats électoraux mais qui structurait le quotidien. Dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, les syndicats, les coopératives, les associations, les municipalités communistes ou socialistes formaient un véritable écosystème. Le politiste Frédéric Sawicki décrit ainsi ce territoire comme marqué par « plus d’un siècle d’histoire inséparablement politique et syndicale » et par la domination des partis issus du mouvement ouvrier depuis la fin du XIXe siècle. 

Or cette histoire s’est progressivement fissurée. Les mines ont fermé, les usines ont disparu, les services publics ont reculé, les syndicats ont perdu de leur influence… Une partie des lieux de sociabilité qui faisaient exister la gauche au quotidien s’est érodée. Et dans ces brèches, le Rassemblement national s’est installé. 

Le symbole de cette transformation reste Hénin-Beaumont. En 2014, Steeve Briois y remportait la mairie dès le premier tour avec plus de 50 % des voix. Douze ans plus tard, le RN ne se contente plus d’y gouverner : il a étendu son implantation à l’ensemble du bassin minier. Selon une analyse de La Grande Conversation, le parti dirige désormais quatorze communes de plus de 3 500 habitant·es dans le bassin minier du Pas-de-Calais, contre seulement deux quelques années auparavant. 

Cette progression se retrouve également dans les scrutins nationaux. Aux élections européennes de 2024, la liste conduite par Jordan Bardella est arrivée largement en tête dans les Hauts-de-France avec 42,4 % des suffrages. Lors des législatives de la même année, Fabien Roussel a été battu dès le premier tour dans sa circonscription du Nord et dans la Somme, François Ruffin est arrivé derrière la candidate RN au premier tour avant de conserver son siège grâce à un désistement républicain. 

Faut-il pour autant en conclure que les Hauts-de-France sont devenus une terre d’extrême droite ? Je ne le crois pas.

D’abord parce que la gauche continue d’y exister. Lille demeure un bastion progressiste. Après le départ de Martine Aubry en 2025, la ville est restée à gauche lors des municipales de 2026. À Amiens, la gauche a reconquis la mairie. À Roubaix, David Guiraud a remporté les élections municipales sous les couleurs de La France insoumise. Ces résultats rappellent que l’histoire n’est jamais écrite d’avance. 

Ensuite parce que la question est peut-être moins électorale qu’organisationnelle. Pendant longtemps, la gauche a constitué une présence concrète dans ces territoires. Elle était visible dans les mairies, les syndicats, les centres sociaux, les associations. Lorsqu’on parle aujourd’hui du recul de la gauche, on parle souvent d’un recul électoral. Mais on oublie parfois qu’il s’agit aussi d’un recul de ses infrastructures sociales et militantes.

Et c’est ici qu’une lecture féministe semble particulièrement intéressante. Lorsque l’on regarde ce qui continue de faire tenir les solidarités locales, on retrouve très souvent des femmes. Dans les associations d’aide alimentaire, les collectifs écologistes, les structures de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, les syndicats du soin ou de l’éducation. Autrement dit, dans ces espaces peu visibles qui tentent de réparer les conséquences du désengagement public. 

La trajectoire de Marine Tondelier est à cet égard révélatrice. Élue d’opposition à Hénin-Beaumont depuis 2014, elle a construit son engagement politique au cœur même de la principale vitrine municipale du RN. D’autres figures féminines incarnent également cette gauche régionale : Karima Delli, ancienne tête de liste écologiste aux régionales de 2021 ; Martine Aubry, qui a dirigé Lille pendant vingt-quatre ans ; ou encore Cathy Apourceau-Poly, sénatrice communiste du Pas-de-Calais. 

Ces femmes ne représentent pas la même gauche. Elles ne partagent pas toujours les mêmes stratégies. Mais elles ont un point commun : elles considèrent encore que la politique se construit à partir des territoires. 

C’est peut-être là que se situe l’un des principaux enseignements des Hauts-de-France. Le RN a gagné des élections, il a conquis des mairies; il a construit un ancrage local réel. Mais il reste une question fondamentale : a-t-il remplacé ce que représentait historiquement la gauche dans ces territoires ? 

Car une mairie ne remplace pas un syndicat. Un score électoral ne remplace pas un tissu associatif. Une victoire dans les urnes ne recrée pas, à elle seule, les solidarités qui se sont effondrées au fil des décennies. 

Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de savoir pourquoi une partie des ancien·nes électeur·rices de gauche votent aujourd’hui pour le RN. La question est plutôt de comprendre ce qui permet encore à des habitant·es de croire au collectif dans une région où tant de structures collectives ont disparu. Et à bien y regarder, celles et ceux qui continuent aujourd’hui de faire vivre ces espaces sont souvent les mêmes : des élu·es locales, des militant·es associatif·ves, des syndicalistes, des écologistes, des féministes. Autrement dit, une partie de cette gauche que l’on dit parfois disparue, mais qui continue, malgré tout, à tenir les digues.


Les Hauts-de-France ou les limites du féminisme urbain

Pour celleux qui n’y habitent pas, les Hauts-de-France peuvent parfois se résumer à un imaginaire pour le moins bariolé, où se mêlent Bienvenue chez les Ch’tis, le procès d’Outreau, le bassin minier, les caricatures politiques d’Hénin-Beaumont, les « cassos » à mobylette, les violences intrafamiliales… Soit une vision le plus souvent misérabiliste, à peine teintée d’une aura de gentillesse (le fameux « ils ont dans le cœur le soleil… »).

Et, si l’on en croit les chiffres, les Hauts-de-France sont en effet l’une des régions les plus touchées par la précarité économique, ainsi que par les conséquences sociales qui en découlent :

  • environ 17,2 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, ce qui en fait la 2ᵉ région la plus touchée en métropole ;

  • dans quatre départements sur cinq, la pauvreté est plus élevée que la moyenne nationale ;

  • le revenu moyen y est le plus bas de France métropolitaine (environ 7 % inférieur à la moyenne).

Comme souvent dans ce contexte, ce sont les femmes qui sont les plus impactées : prévalence des foyers monoparentaux, déserts médicaux impliquant des problèmes de santé publique, isolement géographique et difficultés d’accès aux transports, hausse des violences conjugales rendues encore plus difficiles à contenir du fait de cet isolement, fort taux de travail à temps partiel…

Ces problématiques, qui pénalisent les femmes, sont clairement identifiées et documentées. Elles se retrouvent dans les Hauts-de-France comme dans les territoires d’outre-mer ou dans les régions les plus enclavées et/ou marquées par une forte récession économique.

Face à ce constat, quelles seraient les pistes de solution pour que les Hauts-de-France deviennent une région plus vivable pour les femmes ? La question se pose de la même manière que celle d’une ville sûre pour les femmes, ou d’une entreprise plus égalitaire.

Cette interrogation met en lumière les limites d’un militantisme féministe urbain, le plus souvent adapté aux grandes villes, avec la force de frappe que cela implique en termes de capacité à se rassembler, à se soutenir, à lutter collectivement. Le féminisme des grandes villes est aussi porté par des femmes plus diplômées — chercheuses, journalistes, avocates — et peut s’articuler via un tissu associatif dense, généralement mieux financé (mais pour combien de temps ?).

Les questions qui y sont traitées sont souvent macrostructurales : sécurité des femmes, lutte pour l’égalité professionnelle, lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et plus largement transformation des imaginaires patriarcaux à travers des espaces de réflexion intellectuelle et culturelle.

Mais quelle serait une mobilisation réellement efficace lorsqu’il est question de la vie quotidienne, dans son sens le plus concret ? Comment faire en sorte que les femmes puissent être correctement soignées lorsqu’elles vivent à plusieurs dizaines de kilomètres d’une grande ville et que le car ne passe que deux fois par jour, à des horaires incompatibles avec le travail ? Comment accéder à un emploi à temps plein, moins précaire, lorsqu’il faut se rendre disponible pour garder les enfants, aller les récupérer à l’école, etc. ? Comment porter plainte contre un conjoint violent lorsque le tissu social est si étroit et la dépendance économique si forte ?

Dans un pays aussi centralisé que la France, où les grandes villes captent la majorité des investissements financiers et produisent une grande part des récits sociaux et culturels, il est nécessaire de développer un autre rapport au militantisme féministe : plus politique, peut-être plus souple aussi, et surtout mieux adapté aux territoires et aux réalités locales.

La ruralité et les territoires périphériques ne sont pas une corde à ajouter à l’arc de la générosité militante, ni une cause supplémentaire à défendre dans une posture parfois performative sur les réseaux sociaux. Ils constituent une réalité politique à part entière, qu’il faut appréhender comme telle — sans complaisance, mais sans misérabilisme non plus.

Une région plombée

Les Hauts-de-France portent dans leur sol les stigmates d'une industrialisation massive. La région, berceau de la sidérurgie, de la métallurgie et de l'extraction minière, a accumulé des décennies de pollution au plomb. Les anciennes fonderies de la vallée de la Sambre, les usines de traitement des métaux de la métropole lilloise, ou encore les sites de recyclage de batteries automobiles ont durablement contaminé les sols environnants. Selon les données de Santé Publique France, la région se distingue tristement par une prévalence de saturnismes élevés chez les enfants de moins de six ans nettement supérieure à la moyenne nationale.

Impossible d'évoquer la pollution au plomb dans les Hauts-de-France sans nommer Metaleurop Nord, fonderie de zinc et de plomb implantée à Noyelles-Godault, près de Lens, et qui constitue l'un des cas les plus emblématiques et les plus scandaleux de contamination industrielle en France. Pendant près d'un siècle d'activité, du début du XXᵉ siècle jusqu'à sa fermeture brutale en janvier 2003, l'usine a rejeté dans l'atmosphère et dans les sols environnants des quantités considérables de métaux lourds : plomb, cadmium, arsenic, zinc. Les retombées atmosphériques ont contaminé un rayon de plusieurs kilomètres autour du site, touchant les communes de Noyelles-Godault, Courcelles-lès-Lens, Évin-Malmaison ou encore Dourges. Des études menées dans les années 1990 puis confirmées après la fermeture du site ont révélé des teneurs en plomb dans les sols atteignant plusieurs milliers de milligrammes par kilogramme, des niveaux sans commune mesure avec les seuils réglementaires. Les jardins potagers, les cours d'école, les aires de jeux : rien n'avait été épargné. Des dosages de plombémie réalisés sur les enfants résidant dans la zone ont mis en évidence des concentrations sanguines en plomb dramatiquement élevées, confirmant une exposition massive et prolongée de populations qui n'avaient jamais été informées du danger.

Le plomb pénètre dans l'organisme par plusieurs voies d'exposition : l'ingestion de poussières ou d'écailles de peintures au plomb, dont l'usage n'a été interdit qu'en 1948 pour les peintures intérieures, et dont des résidus subsistent dans des milliers de logements anciens, mais aussi par la consommation d'eau transitant dans des canalisations en plomb, non encore remplacées dans de nombreux quartiers défavorisés. L'inhalation de poussières issues de sols contaminés constitue également un vecteur significatif d'exposition, notamment pour les enfants en bas âge dont les comportements oro-moteurs — porter les mains à la bouche, jouer à même le sol — multiplient les risques.

La toxicologie du plomb est aujourd'hui une science robuste. Il n'existe aucun seuil d'exposition sans effet pour l'être humain, comme l'a rappelé l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES) dans son rapport de 2019. Chez l'enfant, le plomb est un puissant neurotoxique développemental : il altère la myélinisation des axones, perturbe la transmission synaptique et entraîne des déficits cognitifs durables, une diminution du quotient intellectuel, des troubles de l'attention et du comportement. Une méta-analyse publiée dans Environmental Health Perspectives (Lanphear et al., 2005, réactualisée en 2019) a démontré qu'une augmentation de seulement 1 µg/dL de la concentration sanguine en plomb chez l'enfant est associée à une perte de 1 à 2 points de QI. Des effets irréversibles, gravés dans la biologie du développement.

Chez la femme enceinte, l'exposition au plomb revêt une dimension particulièrement préoccupante. Le métal est stocké dans la matrice osseuse, où il peut persister plusieurs décennies. Lors de la grossesse, la déminéralisation physiologique du squelette maternel libère ce plomb dans la circulation sanguine, qui traverse librement la barrière placentaire pour atteindre le fœtus en développement. Des études ont documenté des associations entre exposition gestationnelle au plomb et retard de croissance intra-utérin, prématurité, et altérations neuro-développementales chez le nourrisson. La grossesse transforme ainsi le corps des femmes en vecteur involontaire d'une contamination accumulée au fil des années d'exposition environnementale.

La France dispose depuis 2011 d'un seuil de déclaration obligatoire du saturnisme fixé à 50 µg/L de sang chez l'enfant, abaissé à 25 µg/L en 2015 sous la pression des associations et des pédiatres. Mais ce seuil demeure critiqué par de nombreux épidémiologistes qui rappellent que les effets neurotoxiques débutent à des concentrations bien inférieures. Aux États-Unis, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ont adopté un « niveau de référence » de 35 µg/L, et militent pour son abaissement progressif vers 14 µg/L.

Le dépistage reste par ailleurs profondément lacunaire dans les Hauts-de-France. Les médecins généralistes de ville, souvent débordés et peu formés à la médecine environnementale, prescrivent rarement des dosages de plombémie de manière systématique dans les populations à risque. Les centres de protection maternelle et infantile (PMI), pourtant en première ligne, manquent de moyens humains et financiers pour assurer un suivi proactif dans les territoires les plus exposés. La médecine scolaire, décimée par des années de sous-investissement public, ne peut prendre le relais efficacement. Le saturnisme reste ainsi une pathologie sous-diagnostiquée, dont la véritable prévalence dépasse très probablement les chiffres officiels.

La pollution au plomb dans les Hauts-de-France n'est pas qu’une catastrophe environnementale, c’est aussi une catastrophe sociale. En effet, les populations les plus marginalisées en termes de classe, de race et de genre, sont systématiquement surexposées aux risques environnementaux, tout en disposant des moindres ressources pour s'en protéger ou en réparer les dommages. Que des enfants grandissent dans des logements empoisonnés parce que leurs familles n'ont pas les moyens de partir, que des femmes enceintes mobilisent dans leur propre squelette le plomb accumulé par des années d'habitat dégradé, que des nourrissons commencent leur vie avec un capital neurologique amputé — tout cela n'est pas une fatalité. C'est un choix de société. Et ce choix mérite, urgemment, d'être remis en question.

Vingt ans après la fermeture de l'usine, la contamination des sols autour de Noyelles-Godault reste une réalité persistante. La dépollution, partiellement engagée sur le site industriel lui-même, n'a pas suffi à neutraliser les décennies d'accumulation de métaux lourds dans les couches superficielles des terres environnantes. Des restrictions persistent quant à la culture potagère dans certaines zones. Et surtout, des générations d'enfants ayant grandi dans ce périmètre portent dans leur organisme les traces biologiques d'une exposition qui aurait pu être prévenue. Le cas Metaleurop demeure ainsi une leçon douloureuse sur ce que coûte, en termes de santé humaine, l'absence de régulation industrielle rigoureuse et d'information transparente des populations exposées. Une leçon que les pouvoirs publics semblent n'avoir que partiellement retenue comme le montre le récent scandale du cadmium.

À lire  

Prendre la parole sans prendre le pouvoir, Une histoire des assemblées antiautoritaires, Manon Him-Aquilli, éditions du commun 

Comment s’organiser de manière horizontale quand les rapports de pouvoir sont omniprésents, y compris dans les milieux antiautoritaires ? Depuis la fin du XIXème, ce paradoxe a mis au travail les discours et les pratiques politiques des anarchistes et des autonomes. À la question « faut-il parvenir à supprimer les rapports d’autorité pour être réellement antiautoritaire ? », l’autrice répond qu’il s’agit plutôt de savoir embrasser cette inhérente contradiction, et d’aller voir ce que celle-ci nous pousse à trouver comme moyens pour toujours tenter de la résoudre.

À écouter 

Tendances premières, droit à l’information, RTBF 

Dans sa chronique, Pamela Morinière nous éclaire sur l’état de la presse, le droit à l’information, l’importance d’une presse libre, la réalité du métier de journaliste, etc. et sur leur impact pour les citoyen·nes. Récemment, elle est revenue sur comment l’audiovisuel public est devenu la cible privilégiée des populistes en Europe. A écouter ici





Popol Post

Par Popol Media