Cordon sanitaire, Body positivisme, recul de la liberté de la presse, etc...
Et si refuser de gouverner, de voter et de “débattre” avec l’extrême droite était, au fond, l’un des gestes les plus démocratiques qui soient ?
En Belgique, cette idée n’a rien de théorique. Depuis la fin des années 1980, un principe guide la vie politique : le cordon sanitaire. Selon ce principe, aucun parti démocratique n’accepte de s’allier avec l’extrême droite. Peu importe les scores électoraux et peu importe les rapports de force. Ce principe se décline également dans les médias où les dirigeants d’extrême droite ne sont pas les bienvenus, contrairement à certains médias français où ils ont leurs ronds de serviette nominatifs.
Ce principe est souvent critiqué. On lui reproche de contourner la volonté populaire, de nourrir un sentiment d’exclusion, voire de renforcer les partis qu’il cherche à isoler. Mais ces critiques posent une question essentielle, que l’on évite souvent d’affronter : la démocratie se résume-t-elle à la majorité ? Ou implique-t-elle aussi de fixer des limites à ce que le pouvoir peut faire ?
Car l’extrême droite ne défend pas seulement un projet politique parmi d’autres. Elle porte, partout en Europe et ailleurs, une vision du monde qui repose sur l’exclusion, la hiérarchisation des individus, et la remise en cause de droits fondamentaux et de l’Etat de droit. Les exemples sont nombreux : attaques contre le droit à l’avortement, offensive contre les droits des personnes LGBTQIA+, politiques discriminatoires à l’égard des personnes racisées, stigmatisation des personnes migrantes…
Dans ce contexte, le cordon sanitaire prend une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement d’une stratégie électorale, il devient un véritable outil de protection de la démocratie. Une protection des institutions, bien sûr, mais aussi et surtout, une protection des personnes et de leurs droits. Et c’est là que la lecture féministe est indispensable. Elle nous rappelle que les droits ne sont jamais acquis, qu’ils peuvent reculer, parfois très vite, et que les équilibres démocratiques reposent sur des choix politiques concrets. Refuser de “travailler” avec l’extrême droite, ce n’est pas nier la démocratie, c’est refuser que celle-ci soit utilisée pour légitimer des politiques qui en sapent les fondements.
Et ce débat ne concerne pas que la Belgique. Partout en Europe, les lignes bougent et en Italie, en Autriche, aux Pays-Bas, des alliances ont déjà été conclues. Au Parlement européen, le Parti populaire européen vote désormais régulièrement avec l’extrême droite sur certains textes. Et en France, le “cordon sanitaire”, longtemps incarné par le front républicain, s’effrite au fil des stratégies électorales et des repositionnements politiques.
Alors la question devient urgente : que reste-t-il, une fois que cette ligne disparaît ? On peut considérer que le cordon sanitaire est imparfait. Qu’il ne suffit pas à endiguer la progression de l’extrême droite. Qu’il ne répond pas aux causes profondes de son ascension. Tout cela est vrai. Mais son abandon, lui, produit des effets très concrets : il banalise, il légitime, il ouvre la porte. Et une fois cette porte entrouverte, il devient beaucoup plus difficile de la refermer…
Refuser de fréquenter l’extrême droite, ce n’est pas une posture morale, c’est un choix politique qui devrait être évident. Un choix qui dit quelque chose de ce que l’on considère comme acceptable, ou non, dans une démocratie. À la veille d’une élection aussi cruciale que celle de 2027, respecter sans concession le cordon sanitaire constituerait une très belle promesse de campagne.
Outre qu’il a été en partie financé par Jeff Bezos, le très contesté patron d’Amazon, le célèbre Met Gala qui s’est récemment tenu à New York, rendez-vous incontournable des stars et de la mode internationales, a aussi semblé marquer le grand retour de l’extrême minceur. Une tendance confirmée par la mannequin grande taille Ashley Graham, qui déplorait dans une interview la fin de la tendance body positivisme et le retour aux corps minces, uniformes, valides et blancs.
Le bodypositivisme est une théorie féministe qui considère que tous les corps méritent le respect et l’attention, quels que soient leurs tailles, formes, couleurs, âges, handicaps… L’idée principale étant l’acceptation de soi, la lutte contre le body shaming et la valorisation de la diversité des corps dans une société normée par les corps blancs et minces. Cet élan d’ouverture s’est largement développé dans les années 2010 grâce aux réseaux sociaux qui ont permis une mise en application concrète de ces idées via des photos, des vidéos etc. Un espace de liberté folle qui a permis de faire bouger les lignes et surtout de faire pression sur les médias mainstream (ciné, télé, musique) pour que, eux aussi, infléchissent l’uniformisation sociale.
Et de fait, cela a fait tache d’huile, malgré les résistances et les critiques grossophobes à peine masquées derrière des prétextes de santé publique. Et l’espace d’un instant, il a été presque possible d’y croire. Croire qu’enfin l’écart entre les représentations sociales et la réalité de nos vies de femmes (mais aussi d’homme) allaient enfin se combler. Que nos corps pouvaient être mouvants, différents, indifférents.
Faisant échos aux anonymes sur les réseaux sociaux, les célébrités ont-elles aussi pris le pli, certaines affichant leurs cheveux blancs, leurs vergetures, leurs corps post-grossesses… Mais hélas, que reste-t-il de tout cela, si ce n’est une gigantesque récupération capitaliste ? Le bodypositivisme a-t-il vraiment fait muter la société ? Ou n’était-ce qu’un leurre destiné à nous faire consommer encore plus avant de nous rejeter sur des pilules pour maigrir, nos tapis de yoga et nos yaourts à zéro pour cent ? La question se pose vraiment et derrière les considérations lifestyle et de développement personnel, se nichent des enjeux éminemment politiques. Celle de la place du corps des femmes dans l’espace public. Celle du validisme. Celle de la discrimination des corps jugés comme « différents » qui va bien plus loin que la seule violence du bodyshaming, mais impacte la vie quotidienne des gens, leur accès au logement, à l’emploi, aux soins médicaux…
Inquiétante aussi cette façon que le capitalisme a d’avaler nos luttes, de se les approprier pour les régurgiter sous la forme d’une nouvelle aliénation, plus complexe encore que la précédente puisqu’elle consiste à transformer une révolution des corps en de nouvelles injonctions contradictoires dont le but est de nous faire consommer toujours plus.
Il était sans doute évident que nous n’en avions pas fini avec la norme, que les structures de domination sont si fortes qu’il est ridicule de pointer du doigt nos désirs conscients ou inconscients de ne cesser de nous y conformer malgré tout. Le backlash est évident mais nous avons néanmoins avancé, les générations qui arrivent semblent déjà plus sensible à la diversité, des barrières sont tombées, des frontières ont bougé et peut-être, peut-être, un jour aurons-nous la possibilité d’avoir un rapport à notre corps, à celui des autres, ni trop, ni pas assez. Pas bienveillant mais mieux dimensionné.
Pour la première fois dans l’histoire du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), plus de la moitié des pays du monde (180 pays et territoires analysés) se trouvent dans une situation jugée « difficile » ou « très grave ». Popol fait le point avec Anne Bocandé, directrice éditoriale de RSF.
Peux-tu décrire brièvement ton parcours?
Journaliste depuis une quinzaine d'années, j’ai débuté en presse écrite et en radio avant d'évoluer au sein de médias nationaux et internationaux. J’ai notamment été rédactrice en chef d'Africultures et j’ai collaboré avec RFI et Jeune Afrique, tout en dirigeant plusieurs ouvrages sur les thématiques décoloniales et antiracistes. Depuis 2023, je suis directrice éditoriale de Reporters sans frontières (RSF), où je dirige une équipe internationale de journalistes spécialisés dans la liberté de la presse et le droit à l'information.
Le constat de RSF est sans appel : la liberté de la presse est au plus bas depuis 25 ans. Peux-tu nous expliquer comment vous en êtes arrivés à cette conclusion ?
À RSF, nous nous appuyons sur cinq indicateurs (économique, légal, sécuritaire, politique et social) afin d’évaluer l’état de la liberté de la presse dans le monde - la liberté de la presse est la possibilité d’exercer son métier sans entraves sécuritaires, légal, politique, social, ou politique.
Cette année, c’est l’indicateur légal qui enregistre la dégradation la plus marquée : plus de 60 % des pays, soit 110 États sur 180, ont vu cet indicateur baisser cette année. Comment interpréter cela ? Nous observons une criminalisation croissante du journalisme, c'est-à-dire que les journalistes, à différents endroits du monde, sont entravés par des législations utilisées pour les museler.
Des lois d’exception comme celle sur la “sécurité nationale”, la “lutte contre le terrorisme” ou le combat “contre la cybercriminalité” sont alors utilisées pour poursuivre les journalistes, les enfermer, voir les exécuter - emprisonné arbitrairement depuis sept ans en raison de son travail critique, condamné pour plusieurs accusations fallacieuses de terrorisme et de haute trahison en raison de ses publications en ligne, le journaliste Turki al-Jasser a ainsi été exécuté en Arabie saoudite en juin 2025. Des pays comme l’Inde (157e), l’Égypte (169e), Israël (116e) ou encore la Géorgie (135e), adoptent ou détournent des lois sur la sécurité nationale pour criminaliser le journalisme. Parallèlement, dans d’autres États comme la Bulgarie, le Guatemala, l’Indonésie, mais aussi en France, on observe une intensification des procédures-bâillons visant à entraver le travail des journalistes. Au Sahel, la législation sur la cybercriminalité est également instrumentalisée pour restreindre la liberté d’informer, tandis que les violences politiques et sécuritaires continuent de s’aggraver. À cela s’ajoute un climat de défiance alimenté par certains dirigeants, tels que Donald Trump, Javier Milei ou Nayib Bukele, qui multiplient les attaques contre la presse.
En 2002, un peu plus de 20% de la population mondiale estimait vivre dans un pays où la liberté de la presse était libre. En 2026, elle est de moins de 1%. Qu’est-ce qui s’est passé en 25 ans ? Non seulement les journalistes paient toujours de leur vie (comme à Gaza, où plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne, dont au moins 70 dans l’exercice de leurs fonctions) et de leur liberté (471 journalistes détenus au 11 mai 2026) le fait d’informer mais en plus les entraves se sont multipliées et développées; elles sont aussi d’ordre économique, politique et légal. Les prédateurs de la liberté de la presse ont aujourd’hui plusieurs visages. Et c’est le journalisme même qui est attaqué.
En France, quelles sont les atteintes les plus graves à la liberté de la presse et quelles sont les menaces auxquelles nous devons rester attentives ?
La France stagne à la 25e position au Classement mondial de la liberté de la presse, comme s’il s’agissait d’un plafond de verre. Malgré un cadre globalement protecteur pour les journalistes dans la couverture de manifestations (autorisées, non autorisées, interdites), les journalistes continuent d’être les objets de pressions, d’intimidations et d’agressions de la part des forces de l’ordre et, de façon plus marginale, des manifestants. Aussi, à la faveur de lacunes législatives, les médias et les journalistes sont la cible de procédures judiciaires abusives - des procédures baillons - qui sont de véritables menaces pour l’économie des médias et des outils d’intimidation. Des médias d’information nationale, internationale et de plus en plus de médias de proximité en font les frais. Il convient également de souligner que la concentration du marché des médias en France, loin de s’amenuiser, s’amplifie. Le rachat récent du magazine économique et financier Challenges par le groupe de luxe LVMH, en est un marqueur. La fragilisation des médias publics constitue une autre menace. La suppression de la redevance audiovisuelle en 2022 a fragilisé l’audiovisuel public en le privant d’un financement pérenne, tandis que les attaques répétées, notamment politiques, se multiplient à son encontre. La récente commission d’enquête de l’Assemblée nationale, dont le rapport a été adopté de justesse, illustre la manière dont l’audiovisuel public est aujourd’hui malmené en Europe et érigé, par une partie de la classe politique, en ennemi prioritaire.
Être une femme journaliste: en 25 ans, comment la situation a-t-elle évolué dans l'exercice du métier ?
Ces dernières années, nous observons un double phénomène : les femmes journalistes sont exposées aux mêmes risques que leurs confrères, mais font également l'objet d'un ciblage spécifique lié à leur genre. En 2024, bien qu'elles représentaient moins de 15 % des journalistes détenus dans le monde, elles avaient pourtant écopé de plus de 50 % des peines les plus longues prononcées sur un an. Par ailleurs, elles sont particulièrement touchées par le harcèlement en ligne et les deepfakes : entre décembre 2023 et décembre 2025, RSF a recensé au moins 100 journalistes victimes de cette technologie dans 27 pays, avec des conséquences allant de la diffamation à la mise en danger physique ; 74 % d'entre elles étant des femmes.
En matière de liberté de la presse, quelles sont les solutions /indicateurs à repérer qui montrent que la situation est bonne ou s'améliore ?
Les pays où la liberté de la presse est la mieux garantie, comme la Norvège (première du Classement depuis dix ans) combinent des conditions favorables sur les plans économique, juridique et sécuritaire : transparence de la propriété des médias, pluralisme protégé, TVA nulle sur l'information, liberté d'expression constitutionnelle et environnement sûr pour les journalistes. Face aux menaces croissantes, des politiques de protection active sont indispensables. Cela commence par mettre fin à sa criminalisation du journalisme, par renforcer les mécanismes de protection et de lutte contre l’impunité des crimes commis contre les reporters. Il faut des garanties fermes – et des sanctions réelles. Et cela vaut aussi pour la lutte contre la désinformation et la propagande, enjeux phares de notre époque, et qui ne sera efficiente qu’avec des politiques actives de soutien au journalisme fiable. Quant à la problématique de l'asphyxie économique des médias, l’un des leviers aujourd’hui est une régulation ambitieuse des plateformes qui captent aujourd’hui une grande partie des revenus en ligne, en partie sur le dos des médias. La balle est dans le camp des démocraties… et de leurs citoyens et citoyennes.
Pour aller plus loin, lire les rapports de RSF:
À lire
La Victoire de Zohran Mamdani à New York - Un laboratoire pour la gauche, Tristan Cabello, Editions Textuel
À Brooklyn, une foule en liesse célèbre l’impensable : un outsider socialiste de 34 ans, de père ougandais et de mère indienne, a terrassé Andrew Cuomo, figure de l’establishment démocrate. Zohran Mamdani entre dans l’histoire comme le premier maire ouvertement socialiste de la capitale économique des États-Unis, le plus jeune à ce poste depuis 1892, et premier candidat de confession musulmane à accéder à cette fonction. Tristan Cabello, historien et enseignant à New York, raconte ce séisme politique : comment une campagne née dans les rues du Queens a renversé l’ordre établi et ouvert une brèche inattendue dans le paysage de la gauche américaine.Mais ce livre n’est pas seulement le récit d’une victoire improbable. Entre reportage et essai, entre enquête journalistique et analyse politique, l’auteur retrace à la fois le parcours singulier d’un fils d’intellectuels exilés et décrypte les forces sociales, économiques et politiques qui ont rendu possible son triomphe. En dévoilant les coulisses d’un combat électoral inédit, ce livre offre aussi une réflexion stratégique édifiante : que signifie, aujourd’hui, conquérir le pouvoir au nom de la gauche dans un pays dominé par l’extrême droite ?
L'envers de la tech - Ce que le numérique fait au monde, Mathilde Saliou, Editions Les Pérégrines
À l’heure de l’explosion de l’intelligence artificielle, les paradoxes environnementaux et sociétaux du numérique sont de plus en plus visibles : là où les géants de la tech assurent œuvrer pour le bien commun, les effets de leurs activités sur la planète, les écosystèmes, mais aussi sur les liens sociaux et la démocratie elle-même montrent qu’ils amplifient en réalité les risques – naturels autant que politiques – auxquels nous sommes confronté·es aujourd’hui. Pour dénoncer cette propension à extraire et à exploiter le vivant, Mathilde Saliou propose de se placer à l’intersection des dynamiques numériques, écologiques et de justice sociale. Par cette enquête au cœur de la tech, elle nous invite à repenser notre rapport au progrès et à façonner collectivement, plutôt qu’un monde augmenté, une société durable.
À écouter
Le cordon sanitaire médiatique, Les Pieds sur terre, France Culture
Et si ne pas donner la parole à l’extrême droite était… une décision démocratique ? Dans cet épisode des Pieds sur terre, on plonge dans le modèle belge du “cordon sanitaire médiatique”, mis en place depuis les années 1980 pour éviter la banalisation des discours racistes et antidémocratiques. À travers des témoignages de journalistes et de professionnel·les des médias, le reportage questionne un choix radical : ne pas débattre avec celles et ceux qui refusent les règles du débat. En creux, c’est toute la responsabilité des médias qui est posée, entre liberté d’expression et protection de la démocratie. Une écoute qui bouscule les réflexes français et oblige à poser une question simple, mais inconfortable : tout doit-il vraiment être mis en débat ?