Ce que ma conversation avec David Dufresne m'a appris sur la mémoire des luttes
En décembre dernier, j'ai reçu David Dufresne au Point Éphémère, à Paris, pour un enregistrement public de Popol Talks.
Officiellement, nous étions là pour parler de Remember Fessenheim, son enquête intime et politique consacrée à sa grand-mère, Françoise d'Eaubonne. Nous avons parlé d'écoféminisme, de journalisme, de violences policières, de punk, d'archives, de politique, de liberté…
Mais en réécoutant notre conversation plusieurs mois plus tard, je me suis rendu compte que nous parlions surtout d'autre chose. Nous parlions de ce qui reste.
Que reste-t-il d'une lutte lorsqu'elle semble terminée ? Que deviennent les idées lorsqu'elles ne sont plus portées par celles et ceux qui les ont fait naître ? Pourquoi certaines disparaissent-elles tandis que d'autres ressurgissent, parfois plusieurs décennies plus tard, sous des formes nouvelles ?
Je crois que c'est cette question qui traverse tout le livre de David et, d'une certaine manière, elle traverse aussi une partie de mon propre travail.
Pendant longtemps, j'ai pensé que les mouvements sociaux vivaient essentiellement dans les manifestations, les campagnes, les victoires ou les défaites. Comme si l'histoire avançait par grands moments visibles. Or, plus le temps passe, plus je me dis que l'essentiel se joue ailleurs : dans ce qui continue de circuler lorsque les banderoles sont rangées. Dans les mots, les récits, les imaginaires et ce qu’ils font naître en nous.
Dans ce livre, David Dufresne ne raconte pas seulement la vie de Françoise d'Eaubonne. Il enquête sur la manière dont une femme peut être à la fois immensément influente et presque oubliée. Celle qui forge le mot « écoféminisme » en 1974 n'est devenue une référence pour une nouvelle génération que plusieurs décennies plus tard. Comme si les idées avaient parfois besoin de survivre à leur époque pour enfin être entendues.
Je ne m'étais jamais vraiment formulé les choses ainsi. Pourtant, en écoutant David raconter la vie de sa grand-mère, j'ai compris que cette question me poursuivait depuis longtemps : héritons-nous uniquement des blessures des générations précédentes, ou aussi de leur capacité à imaginer un avenir différent ?
C'est sans doute pour cette raison que Françoise d'Eaubonne continue de nous parler aujourd'hui. Pas parce qu'elle aurait eu raison sur tout., mais parce qu'elle refusait les cloisonnements. Féminisme, écologie, lutte contre le capitalisme, critique du pouvoir, antinucléaire : tout cela faisait partie d'une même réflexion sur les rapports de domination. Bien avant que le mot « intersectionnalité » ne s'impose dans le débat public, elle pensait déjà les luttes ensemble.
L'entretien avec David Dufresne m'a rappelé que la mémoire est, elle aussi, un terrain de lutte. Choisir qui l'on raconte, choisir qui l'on oublie, choisir quelles archives méritent d'être réouvertes, comment les histoires sont racontées, ce n’estjamais neutre.
À plusieurs reprises pendant notre conversation, David est revenu sur son obsession de « trouver une forme pour raconter le monde ». Peu importe qu'il s'agisse d'un fanzine punk, d'un documentaire, d'un livre, d'une enquête sur les violences policières ou d'une émission sur Twitch : ce qui compte, c'est de rendre visibles des réalités que d'autres préfèrent ne pas voir.
J'ai retrouvé là quelque chose qui, je crois, anime aussi Popol depuis le début. Créer un espace où l'on ne se contente pas de commenter l'actualité, mais où l'on prend le temps de comprendre d'où viennent les idées, comment elles circulent et ce qu'elles produisent dans nos vies.
À la fin de notre échange, je lui ai demandé ce qu'il retenait de sa grand-mère, sa réponse était simple : son amour de la liberté.
Françoise d'Eaubonne écrivait qu'elle espérait avoir aidé quelqu'un·e à se sentir plus libre.
Je crois que c'est une belle définition de ce que peuvent produire les idées lorsqu'elles traversent le temps. Elles ne nous disent pas quoi penser mais elles élargissent simplement le champ du possible.
Et c'est peut-être cela, au fond, la mémoire des luttes. Non pas conserver le passé dans une vitrine, mais continuer à ouvrir des imaginaires.
Léa
Cet article est né d'une conversation avec David Dufresne enregistrée en public pour Popol Talks au Point Éphémère, autour de son livre Remember Fessenheim. Si vous souhaitez écouter l'intégralité de notre échange, vous pouvez retrouver l'épisode sur toutes les plateformes d'écoute et ici.
