Kessel

Popol Post

Vive la presse libre !

Popol Post
11 min ⋅ 17/10/2023

Le savoir est une arme politique

C’est l’un des nombreux enseignements que l’on peut tirer de la prolifique œuvre de bell hooks. Ce savoir peut s’acquérir de différentes manières et la presse et les médias jouent un rôle fondamental dans sa diffusion. Ce rôle de diffusion du savoir et de l’information est parfois mis à mal. Il peut-être mis à mal par l’État, comme nous le rappelle la récente garde à vue de la journaliste Ariane Lavrilleux, mais également par d’autres entités comme les réseaux sociaux qui peuvent invisibiliser certaines informations au profit d’autres, parfois grâce à ce que l’on appelle des contenus sponsorisés (des contenus mis en avant moyennant paiement). Et il y a les journalistes qui sont assassiné·es pendant des conflits armés, qui sont assassiné·es parce qu’iels représentent “une menace” pour certains gouvernements, etc. 

Le métier de journaliste n’est pas un métier facile contrairement à ce que pourrait croire lorsqu'on voit le train de vie de certains. Rares sont celleux qui réussissent à “bien vivre” de leur métier, enchaînant contrats précaires après contrats précaires dans des rédactions qui les usent jusqu’à la moelle. Et pourtant, c’est un magnifique métier et un métier essentiel à notre démocratie. C’est pourquoi il ne faut laisser passer aucune attaque contre la liberté et l’indépendance de la presse ni aucune menace contre les journalistes. 

Les récents événements ont de quoi nous inquiéter pour cette liberté et cette indépendance. D’abord, il y a les réalités économiques du secteur qui, tant qu’il sera soumis à un modèle lucratif et capitalistique, sera à la merci des dominants en devant jongler, pour sa survie, entre la liberté d’informer et l’obligation de répondre aux exigences de certain·es actionnaires. Le rachat du JDD par l’empire de Vincent Bolloré et la décision de parachuter à sa tête Geoffroy Lejeune est particulièrement évocateur et ne laisse plus de place au doute quant à “l’indépendance éditoriale” du journal dont la ligne est désormais totalement alignée sur le parti pris idéologique du milliardaire. 

Puis, il y a les régulières attaques dont celles récemment subies par Ariane Lavrilleux. Ces attaques ont pour objectif, sous prétexte de conserver le “secret de la défense nationale”, de cacher des opérations peu glorieuses comme celles révélées par Disclose (dont l’implication de la France dans le bombardement de civils en Egypte). Dans ces cas là c’est aussi la protection du secret des sources qui en prend un sacré coup… Un secret des sources qui ne manquera certainement pas de retenir l’attention des quelques heureux et heureuses élu·es convié·es à participer aux États généraux de l’information. Mais comme le fait remarquer David Dufresne, fondateur du média en ligne Au Poste : “On ne peut pas discuter avec un législateur qui a mis en place la possibilité, pour un juge, de saisir les documents de travail d’une journaliste, justifie-t-il. Il y a là une forme de “en même temps” qui n’est pas tenable.” (Le Monde, 3 octobre 2023). 

Par ailleurs, on ne peut pas parler de presse sans s’intéresser à ses liens avec les féminismes et les féministes. Aujourd’hui, il est incontestable que les féministes réussissent - avec de nombreuses difficultés - à porter leurs revendications à travers, notamment, des médias spécialisés et des médias en ligne. Néanmoins, il est encore très difficile pour les féministes de se faire une place dans les médias dits “traditionnels” et pour cause, beaucoup des rédactions sont encore essentiellement dirigés par des hommes qui ont assez peu d’intérêts à faire du féminisme un sujet à part entière au sein de leur média, sauf si ça leur apparaît comme “bankable”. Pourtant, la presse et les médias restent des lieux où il est possible de faire émerger des questions dans le débat public et de sensibiliser l’opinion. Aussi, il est nécessaire pour les féministes d’investir ce terrain qui, rappelons-le, leur a longtemps été inaccessible. 

Enfin, il y a l’importance d’apporter une information vérifiée et des analyses de nature à nourrir la réflexion. C’est dans cette démarche que s’inscrit le développement de Popol Media. Nous souhaitons vous proposer une analyse poussée pour nourrir vos réflexions. Produire cette analyse a un coût, c’est pour cette raison que nous vous demandons de nous soutenir dans le développement de ce média qui propose un regard féministe sur la politique. Vous êtes les garant·es de notre indépendance et de notre liberté éditoriale.

Ariane Lavrilleux

Le 19 septembre 2023, la journaliste Ariane Lavrilleux a vu son domicile perquisitionné avant d’être mise en garde à vue pour compromission du secret défense et révélation d’information pouvant aider à identifier un agent protégé. Cette garde à vue fait suite à une enquête menée avec le média Disclose sur l’opération Sirli en Egypte et sélectionnée pour le prix Albert Londres 2022. C’est la première fois qu’une journaliste fait l’objet d’une telle mesure et cela constitue une grave atteinte au secret des sources et au travail de journaliste.

Cette garde à vue, très médiatisée, a permis de mettre en lumière le métier de journalisme mais aussi les dérives de plus en plus inquiétantes qui menacent la profession et la possibilité pour les citoyen·nes d’avoir accès à une information de qualité. C’est l’occasion pour Popol de mettre en lumière le travail d’Ariane Lavrilleux qui a commencé sa carrière de journaliste chez Europe 1 avant de s’installer en Egypte de 2017 à 2021 d’où elle mènera de nombreuses enquêtes notamment en Syrie, en Libye mais aussi à Marseille. Journaliste indépendante, elle est cofondatrice du collectif de femmes journalistes Prenons la Une dont elle est aussi la secrétaire générale. Elle fait aussi partie du collectif Presse-Papier, basé à Marseille et dont le but est aussi de mettre en avant le caractère collectif, solidaire et collaboratif du métier de journaliste comme on peut le lire dans leur manifeste. 

Le traitement médiatique des violences sexuelles et sexistes

Le 5 octobre 2017, les accusations de viol à l’encontre du producteur de cinéma Harvey Weinstein font le tour du monde grâce à Twitter. C’est sur cette plateforme en effet que naît le mouvement #metoo (lancé en 2007 par l’activiste afro-américaine Tarana Burke pour dénoncer les violences dont sont victimes les femmes afro-américaines). La profusion des récits qui depuis tous les coins du monde affluent sur les réseaux sociaux montre l’ampleur d’un phénomène qui ne se réduit bien évidemment pas à Hollywood et au milieu du cinéma mais contamine la vie des femmes dans toutes ses dimensions, à la maison, à l’école, au travail, dans les transports.

Cette éruption de témoignages et le choc que cela a constitué pour l’ensemble de la société a mis en lumière une certaine incapacité à traiter publiquement et ensemble la question des violences sexuelles et sexistes (VSS). Comment se fait-il que nous ayons été si peu informé·es, si peu sensibilisé·es ? Plus de cinq ans après, le décalage entre l'importance culturelle et sociale de #metoo et l’intervention des pouvoirs publics reste encore énorme : les VSS ne reculent pas et les moyens ne sont pas mis en oeuvre par l’État. Plus de 80% des plaintes déposées sont classées sans suite et sur ces 80% seules 1% aboutissent à une condamnation judiciaire. Les raisons de ces chiffres sont liées à la difficulté qu’ont les victimes à prouver les violences, mais aussi aux principes d’impartialité et de contradictoire ainsi qu’à la présomption d’innocence. Sans même parler du mythe de la femme vengeresse face à l’homme innocent traîné dans la boue dont on sait qu’il continue de hanter tous les imaginaires.

Dans ces circonstances, il est important d’interroger le rôle des médias et la manière dont ils se sont emparés de ce problème, l’idée n’étant pas seulement de dénoncer des publications mais de sonder leur rôle à la fois négatif et positif, puisque si leur responsabilité est grande dans l’invisibilisation et à la minimisation de ces violences, ils peuvent aussi prendre leur part dans la sensibilisation et dans la prévention de ces violences. Les choses ont beaucoup évolué dans les rédactions depuis #metoo. À commencer par l’utilisation systématique des termes “féminicides” et “violences conjugales” qui remplacent le “drame passionnel” autrefois largement répandu et dont le but était à la fois de minimiser les faits, d’en nier le caractère systémique et la pluralité des violences commises. En somme, les violences étaient toujours de même nature : un mari malheureux, parfois alcoolique, qui malencontreusement tue sa femme dans un accès de démence dictée, donc, par la passion. Pas de pluralité dans le profil des agresseurs, pas de pluralité dans la nature des violences dont on sait qu’elles peuvent être de multiples natures : physiques, verbales, psychologiques, sexuelles, administratives et économiques.

Dans une étude publiée en avril 2023 et concentrée sur la presse marseillaise, le collectif Prenons la Une s’est penchée attentivement sur les traitements de violences sexuelles dans les médias, sur les avancées et les pistes à améliorer. Si l’on peut se féliciter d’un travail sur les termes et sur l’absence d’ironie dans les articles, les journalistes de Prenons la Une notent tout de même que les articles concernant les violences sexuelles et sexistes sont encore trop souvent circonscrits à la rubrique faits divers, ce qui empêche une contextualisation des faits et la possibilité aussi de proposer aux victimes ou aux lecteurs et lectrices des compléments d’information et de sensibilisation (chiffres, numéros dédiés, travail associatif). Grâce à cette étude, les journalistes ont identifié quelques travers faciles à éviter mais qui reste souvent d’actualité comme les photos qui valorisent l’agresseur (un acteur accusé de violence posant au festival de Cannes entouré d’actrices souriantes), la minorisation des faits via des termes comme “tenter d’embrasser”, “une main sur la cuisse” au lieu des termes “agressions sexuelles”. Bon nombre d’articles continuent aussi à mettre sur le même pied d’égalité la victime et l’agresseur et à ne pas contextualiser la stratégie de défense de l’agresseur en précisant que ce dernier était en état d’ébriété par exemple, laissant entendre que ce serait une circonstance atténuante alors même que dans les faits comme dans la loi, c’est une circonstance aggravante.

Dans cette étude les journalistes élaborent aussi quelques recommandations pour les rédactions : éviter de réduire le propos aux violences physiques et montrer la diversité de ces violences, montrer la diversité des agresseurs, décrire l’escalade des violences conjugales, respecter la vie privée et le consentement des victimes, ne pas culpabiliser les victimes, ne pas déresponsabiliser les auteurs de violences, ne pas juger les circonstances de la rencontre entre la victime et son agresseur comme par exemple insister sur le fait qu’ils se soient rencontrés sur internet, interroger les rapports de pouvoir qui sont en jeu et non réduire la violence à une simple perte de contrôle. L’analyse du traitement des violences sexuelles et sexistes dans les médias n’est donc pas seulement question de sémantique, il s’agit aussi de poser des questions plus cruciales. Comment montrer la diversité de ces violences et leur ampleur ? Comment sensibiliser au mieux ? Comment la parole des victimes circule-t-elle dans les médias ? Quelle place donner aux agresseurs ? Autant de questions importantes qu’il faudrait creuser pour que la parole des victimes soit non seulement entendue mais aussi que les effets sociaux et politiques répondent à cette prise de parole. Car c’est certain : les médias ont un immense rôle à jouer dans la prévention de ses violences, dans l’accompagnement des victimes et dans la sensibilisation, notamment des jeunes générations.

Partout, le journalisme comme arme d’information massive

Vous rappelez-vous le scandale Cambridge Analytica en 2018 ? Celui qui nous a révélé que Facebook utilisait les données de millions de ses utilisateurices sans leur consentement pour de l’influence politique ? Depuis, la journaliste Carole Cadwalladr qui a fait partie de celleux qui ont révélé ses informations est sous le coup d’une procédure judiciaire abusive (elle doit verser près d’un million d’Euros à Aaron Banks, l’un des co-fondateurs de la campagne pro Brexit au Royaume Uni dans le cadre d’une procédure en diffamation) et fait l’objet d’une campagne de harcèlement en ligne à ce point insupportable qu’elle s’est retirée de tous les réseaux. N’a-t-elle pas pourtant révélé des informations d’intérêt public elle aussi ? 

Maltraité dans un contexte de plus en plus polarisé où propagande, désinformation, opinions et commentaires dominent, le journalisme résiste encore et toujours. Il y a 20 ans, porter un insigne “Press” était généralement un moyen de protection. Depuis quelques années, c’est plutôt vécu comme une provocation et ce n’est pas sans conséquences. Quelques exemples : 

  • 2011 : Lara Logan est violée sur Tahrir Square dans l’exercice de ses fonctions. 

  • 2012 : Linsey Addario est harcelée par ses geôliers alors qu’elle était otage en Libye.

  • 2013 : une première mondiale avec une étude qui prouve que les femmes journalistes ne sont pas simplement en danger quand le contexte est dangereux, mais parce qu’être une femme est dangereux. Simple. Basique.

  • 2014 : Camille Lepage est tuée en République centrafricaine dans une embuscade. L’enquête est toujours à l’arrêt et le dossier d’instruction est resté introuvable pendant plusieurs mois.

  • 2015 : Elsa Cayat est assassinée par les frères Kouachi chez Charlie Hebdo.

  • 2016 : Anabel Flores Salazar est kidnappée et tuée 2 semaines après la naissance de son dernier enfant, elle écrivait sur les crimes liés aux cartels de drogue à Veracruz au Mexique.

  • 2017 : Daphné Caruana Galizia est assassinée à Malte dans un attentat à la voiture piégée. Pour que ses révélations sur la corruption et le blanchiment d’argent continuent, 18 médias internationaux poursuivent son travail.

  • 2018 : Hu Xin (胡欣) tombe de 19 étages en Chine. L’enquête conclut à un suicide, corroboré par beaucoup de ses proches en raison de la dépression dont elle souffrait car elle était en charge de publier de fausses informations chaque jour pour maintenir la propagande chinoise en tant que rédactrice en chef du plus grand quotidien chinois d’(e) (dés)information China People’s Daily.

  • 2019 : Lyra McKee est tuée à Derry en Irlande du Nord d’une balle dans la tête. Les deux personnes portées devant la justice nient le fait de l’avoir visée. Un procès doit encore avoir lieu.

  • 2020 : Malalai Maiwand, journaliste très connue en Afghanistan et militante pour les droits des femmes est tuée avec son chauffeur sur le chemin de sa rédaction. L’État islamique revendique le meurtre.

  • 2021 : Rasha Abdullah Al Harazi meurt dans un attentat à la voiture piégée à Aden au Yémen. Elle avait été menacée à plusieurs reprises en raison de son travail.

  • 2022 : Shirin Abu Akleh est tuée par un soldat israélien alors qu’elle est en reportage à Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée.

On continue ? Selon Reporters sans frontières, 53 femmes journalistes ont été tuées dans le monde en dix ans en raison de leur travail. Aujourd’hui, 100 femmes journalistes sont emprisonnées en raison de leur travail, dont Narges Mohammadi, la journaliste iranienne qui a reçu le Prix Nobel de la Paix cette année. La Palestine est devenue la zone la plus meurtrière pour les femmes journalistes depuis le 10 octobre et l’Iran est leur plus grande geôle, en concurrence avec la Chine. 

Alors, toujours gratuite l’information ? 

Le papier glacé qui cache la forêt   

Ces dix dernières années, 21 journalistes spécialisé·es ont été tué·es, 10 l’ont été au cours des 5 années précédentes, annonce dans un communiqué de presse Reporters Sans Frontières (RSF). Il est vrai que journaliste de guerre est un métier dangereux et que les reporters sont malheureusement au fait des risques qu’iels prennent. Pourtant, les journalistes dont je parle ici, ne couvrent pas des conflits armés, mais remplissent seulement leur rôle d’informateur·trice·s, enquêtant sur un sujet de plus en plus dangereux : l’écologie. C’est même devenu la seconde cause de meurtres chez les journalistes.
La pollution tue, les pesticides tuent, l’exploitation des ressources naturelles tue, le réchauffement climatique tue. Les populations meurent pour des causes souvent engendrées par des grandes industries, le capitalisme, le productivisme, l’agroalimentaire, les lobbies et mêmes les États. Il y a donc un grand nombre de puissances que les journalistes dérangent en traitant des sujets environnementaux ou dénonçant les effets létaux de leurs activités sur les peuples et la nature. C’est un nouveau type de chasse à l’informateurice qui s’est lancée.  

Cette tendance s’accentue mais n’est pas récente. Les menaces pesant sur les journalistes parlant de corruption ont toujours été fortes. Mais aujourd’hui, le lien entre le clientélisme et l’exploitation illégale des personnes et des ressources naturelles est de plus en plus fort, se transformant même en une catégorie de crimes environnementaux ou écocides. Il y a moins d’un an, c’est le journaliste colombien Rafael Moreno qui était assassiné dans un restaurant de Montelibano dans le Cordoba. Ce "défenseur des ressources de la région" était connu comme une sorte de justicier local défendant l’argent public comme les richesses minières (or, charbon, nickel), exploitées par de grandes entreprises. Avant de mourir, il dénonçait un crime environnemental d’extraction sauvage de sable et de pierres du lit d’une rivière. Selon lui, les matériaux prélevés illégalement étaient utilisés par certaines entreprises dans la construction de routes locales afin de réduire les coûts et d’augmenter leur marge. On pourrait croire que ce type de situation n’arrive que dans des pays lointains, mais ce serait encore se voiler la face sur l’état actuel de la France et sa liberté de la presse. En effet, Inès Léraud, journaliste indépendante, enquête pour différents médias sur les grandes entreprises de l’agro-alimentaire. Elle a publié une enquête sur les algues vertes sous forme de BD, des reportages sur les conditions de travail illégales, la fraude à l’étiquetage, la pollution de l’environnement, les subventions surprenantes pour l’agriculture intensive et en a même fait un film… Les victimes ? Ce sont les agriculteurice·s elleux-mêmes, les habitant·es de cette région, les consommateurices. Morgan Large fait le même travail d’investigation pour une radio. Depuis, toutes deux sont harcelées, poursuivies, menacées pour avoir fait tout simplement leur travail. Après la parution de la bande dessinée, les journalistes ont subi de nombreuses pressions et menaces. Deux procès ont notamment été intentés par des acteurs locaux de l’agroalimentaire contre elles, mais aucune de ces plaintes n’a abouti. 

L’augmentation de la pollution et les effets visibles du réchauffement climatique ont contribué à sensibiliser le public mais aussi les gouvernements sur des préoccupations qui étaient hier marginales et auparavant hors des radars médiatiques. Comme l'explique l'association Quota Climat, qui milite pour l'établissement d'objectifs chiffrés de programmes réservés à l'actualité environnementale, “seulement 3,6% des contenus médiatiques pendant la campagne électorale présidentielle de 2022 portaient sur les questions climatiques. À titre de comparaison, le Covid-19 a occupé jusqu'à 74,9% du temps d'antenne. De même, dans le secteur audiovisuel, seuls 0,8% des reportages ont été consacrés aux enjeux écologiques depuis 2013. Bien que le traitement médiatique de l'écologie ait triplé depuis les années 1990, cette proportion apparaît encore insuffisante au regard des faits et enjeux liés au dérèglement climatique, à l'effondrement vertigineux de la biodiversité et à la crise des ressources déjà à l'oeuvre.” Insuffisant est un euphémisme au regard de ces chiffres microscopiques. Pourtant, des pionnièr·es ont tenté dès les années 70 d’alerter sur le sujet. Le journal “La Gueule ouverte” développe ainsi jusqu’à 1980 une écologie contestataire, anarchiste, libertaire, rejetant la société industrielle et orientée vers un retour à la terre. Progressivement, la ligne éditoriale passe à une écologie politique mais le ton reste cinglant. Il y a un renouveau au début des années 2000 avec des rubriques spécialisées dans les rédactions, notamment dans les Echos, Le Monde avec la page “Planète” ou la rubrique “Terre” de Libération. Dans un article de l’INA, Éliane Patriarca de Libé raconte qu’on reprochait à la rubrique ses sujets anxiogènes : “Le sujet n’intéressait pas, ce n’était pas une rubrique noble”. Chez France Inter, le journaliste Denis Cheissoux confirme “plus que sacrifiée : c’est une rubrique qui était agaçante et ignorée : on ne savait pas par quel bout la prendre, puisqu’elle comportait beaucoup d’interdictions pour une époque qui ne concevait pas la nature autrement que comme un cadre décoratif pour ses loisirs”.

Herve Kempft, du fait de son passage au Monde et son engagement écologiste, a bien compris que pour pouvoir traiter des sujets environnementaux dans les médias, il fallait avoir une ligne éditoriale stricte et une certaine indépendance. Comme Eliane Patriarca qui rapporte qu’“On nous accusait d’être militants avant d’être journalistes, même si nos articles étaient étayés scientifiquement”, Hervé Kempft explique “il fallait être plus rigoureux encore, pour être incontestable. ​​​Un journaliste mainstream sera moins mis en cause”. C’est dans cet esprit qu’il lance une première version papier de Reporterre dans les années 90, puis une version full player internet en 2007. Aujourd’hui, Reporterre est le poids lourd de l’information sur l’écologie et revendique haut et fort la nécessité de l’indépendance de la presse pour pouvoir correctement traiter de cette actualité.  

En effet, comment traiter de la corruption environnementale et des désastres climatiques quand aujourd’hui les grands médias appartiennent à des entreprises écocidaires ou finançant des énergies fossiles ?  C’est le cas de l’empire médiatique Bolloré par exemple. En 2016, une enquête de France 2, réalisée dans l’une des plantations d’huile de palme au Cameroun, montre des sous-traitant·es travaillant sans vêtements de protection, certain·e·s présenté·es comme mineur·es, et logé·es dans des conditions insalubres. Vincent Bolloré attaque alors France Télévisions et l’auteur du reportage Tristan Waleckx, dénonçant des mensonges. Il perdra ces deux procédures. Ces accusations ne concernent pas que le Cameroun : en Sierra Léone, au Nigeria ou bien encore au Cambodge, des ONG accusent également des filiales locales de la multinationale d’accaparer des terres et détruire l’environnement. Quelques mois plutôt, 80 Cambodgiens de l'ethnie bunong avaient lancé une action en justice en France contre le groupe Bolloré, l’accusant d’avoir détruit leur forêt ancestrale, transformée en plantations de caoutchouc. Outre les accusations liées à l’impact environnemental et aux conditions de travail, les ONG mobilisées sur ce dossier affirment que les filiales de l’empire Bolloré en Afrique mènent des campagnes d’intimidation afin d’exproprier les communautés locales et de confisquer leurs terres. On comprend mieux pourquoi certains médias de l’industriel Breton sont ouvertement climatosceptiques, diffusant la propagande de leur chef sur la domination de la nature et des humain·es par le pouvoir économique.

Heureusement, des nouveaux médias voient le jour et comme Reporterre, font de leur indépendance l’unique possibilité de couvrir la crise climatique de façon objective sans subir des pressions d’actionnaires. C’est le cas notamment de Vert, Climax, Basta, Blast, Splann !, Bon Pote ou encore Médiapart avec sa newsletter “Ecologie”. Sans oublier évidemment, Popol Media et sa rubrique Popol Green ! La route reste cependant longue et pavée d'embûches pour la presse libre et le traitement de l’écologie.

Le GIEC dont la bonne parole semble de moins en moins écoutée alerte dans son dernier rapport “Les médias peuvent avoir un impact significatif pour faire progresser la conscience climatique et la légitimité des actions engagées. Ils cadrent et transmettent les informations sur le changement climatique, ils ont un rôle crucial dans la perception qu'en a le public, sa compréhension et sa volonté d'agir.Dommage qu’il ne recommande pas l’obligation de protéger particulièrement les journalistes défendant l’environnement avec un statut spécial ainsi que de leur fournir une indépendance indispensable, loin des pressions industrielles et productivistes.

La situation semble catastrophique et sans solution, mais j’avais envie de finir avec cette citation de Margret Mead, féministe avant-gardiste états-unienne, qui peut illustrer la force qui nous anime chez Popol Media : “Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyen·nes engagé·es et réfléchi·es puisse changer le monde. En réalité c'est toujours ce qui s'est passé.”

Il ne reste plus que quelques jours pour nous soutenir dans le cadre de notre campagne de financement participatif ! Plus que quelques jours pour que l’on réussisse à lever suffisamment d’argent pour lancer la première saison de Popol Media dans les meilleurs conditions. Pour cela il nous faut 55 000 euros. Chaque don compte ! Vous êtes des milliers à lire Popol Post et si vous voulez pouvoir continuer à nous lire régulièrement et que nos contenus demeurent accessibles, faites un don ! MERCI !



...

Popol Post

Par Popol Media