Kessel

Popol Post

Féminismes & Internet : pour le meilleur comme pour le pire

Popol Post
11 min ⋅ 12/03/2024

Internet : No woman’s land?

Internet peut s’avérer être un incroyable outil pour les luttes féministes, le hashtag #metoo en offre un exemple très concret et prouve que les révolutions peuvent désormais se reposer aussi sur les outils numériques. 

Néanmoins, et comme n’importe quel autre espace, Internet peut aussi être un endroit terriblement violent pour les féministes comme en témoignent les campagnes de cyber-harcèlement dont sont régulièrement victimes les militant·es. Mais c’est aussi un lieu où prospèrent désinformation et théories masculinistes. Récemment, la Fondation des femmes a publié une étude réalisée par l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) très renseignée sur la désinformation en ligne orchestrée par les anti-IVG. On y apprend, entre autres, que “les mouvements anti-IVG se sont emparés avec efficacité des réseaux sociaux pour perpétrer leurs entreprises de dissuasion. Pire encore, les testings effectués par l’ISD montrent le rôle actif des réseaux sociaux dans la propagation des contenus anti-IVG : les algorithmes de recommandation et autres fonctionnalités favorisent la circulation de ce type de contenu, y compris à l’égard des mineur·es.”

Maintenant que “la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse” a intégré notre Constitution, il s’agit désormais d’en assurer un accès effectif en luttant de toute urgence contre ce type de désinformation… Pour Pauline Ferrari, journaliste et autrice de “Formés à la haine des femmes” (JC Lattès, 2023) : “Sur la désinformation, il faut que l’ARCOM joue un rôle plus important sur la modération de ce qui se passe en ligne, pour réguler véritablement les plateformes et ce qui y est posté.” * 

Au-delà de la désinformation en ligne, ce qui préoccupe beaucoup les associations féministes, ce sont les cyberviolences. Elles recouvrent toutes les formes de violences exercées à travers des outils numériques. L’association Féministes contre le cyberharcèlement dresse, sur leur site Internet, un état des lieux des cyberviolences : “Selon des études récentes, 1 jeune femme sur 5 déclare avoir été victime d’au moins un cyberharcèlement d’ordre sexuel depuis l’âge de 15 ans et 1 adolescente sur 4 déclare être victime d’humiliations et de harcèlement en ligne concernant son attitude (notamment sur son apparence physique ou son comportement amoureux ou sexuel)*. Ce que ces études ne disent pas en revanche, c’est que les femmes qui subissent d’autres formes de discriminations en raison de leur origine, leur couleur de peau, leur religion, leur orientation sexuelle, leur identité de genre ou d’un handicap sont encore plus exposées à ce type de violences”. 

Depuis plusieurs années, la lutte contre les cyberviolences est devenue une priorité pour de nombreuses associations féministes qui n’hésitent pas à régulièrement pointer du doigt le rôle que jouent (ou refusent de jouer) certaines plateformes en la matière. Beaucoup d’entre elles, à l’instar de Féministes contre le cyberharcèlement ou Stop Fisha, ont élaboré de nombreuses recommandations pour endiguer ce fléau allant de la mise en place de solutions de décryptage des conditions générales d’utilisation des réseaux sociaux à la réalisation d’enquêtes nationales en passant par la formation des professionnel.les (personnel éducatif, travailleureuses sociales, gendarmes et polici·ères, magistrat.es, etc.) et la gratuité des soins pour les victimes (recommandations à retrouver sur le site Internet de l’association Féministes contre le cyberharcèlement). 

Côté gouvernement, la réponse n’est vraisemblablement pas encore à la hauteur comme le souligne Pauline Ferrari pour qui il faut “un renforcement de l’arsenal législatif sur les questions de cyberviolences, avec beaucoup plus de moyens humains et financiers pour des plateformes comme Pharos (portail de signalement des contenus illicites de l’internet), et pour des associations qui luttent contre ces violences comme Féministes contre le cyberharcèlement, En Avant Toutes, Stop Fisha… Ensuite, il est nécessaire de créer un réel rapport de force avec les grandes plateformes du numérique, comme essaient de le faire parfois mollement l’Union Européenne et la France sur la question de la modération. En la matière, il faut augmenter la modération humaine et donner un réel accès transparent aux algorithmes de recommandations.” * 

Pour Nat’Ali, streameuse, militante féministe et cofondatrice de Furax, “Il n’y a pas une recette miracle pour lutter contre le cyberharcèlement, c'est un travail qui doit impérativement avoir lieu sur plusieurs fronts”. Celle pour qui les lois en matière de cyberharcèlement sont insuffisantes insiste aussi sur le rôle et la responsabilité des influenceurs : “Les influencers ont une part énormissime dans les cas de cyberharcèlement récents, que ce soit ceux d'extrême droite qui en font un commerce en se cachant derrière la liberté d'expression, ou les lambda qui parlent jamais de rien sous l'excuse de l'apolitisme alors qu'ils ont un pouvoir immense sur leurs communautés et qu’ils pourraient les éduquer. Ils ont un devoir d'exemplarité mais ils veulent les avantages de la célébrité sans les responsabilités”. * 

Enfin, que ce soit pour lutter contre les violences et la désinformation, il ne faut pas oublier le rôle et l’importance de l’éducation comme nous le rappelle Pauline Ferrari : “Il y a une véritable éducation au numérique et aux enjeux de cyberviolences qui doit être mise en place, dès l’école primaire et jusqu’au lycée, pour donner des clés aux plus jeunes sur comment naviguer en ligne et se protéger des fausses informations, mais aussi comment être des citoyen.nes sur Internet !”. Même constat pour Nat’Ali “Il faut éduquer tout le monde, jeunes et moins jeunes : les parents, les enfants mais aussi les médias. Tout le monde a besoin de prendre plus de responsabilités et de comprendre les mécaniques du harcèlement”. *

* Propos recueillis par Léa Chamboncel

Une histoire d’amour et de haine…

Dans son essai “Féminisme et réseaux sociaux, une histoire d’amour et de haine”, publié aux Editions Hors d’atteinte, l’autrice et militante Elvire Duvelle-Charles décortique les liens à la fois essentiels à la lutte mais aussi extrêmement complexes qui unissent le combat féministe et les réseaux sociaux et dont elle dit que c’est “une histoire d’amour ouvrant tous les possibles, une histoire de vies sauvées, mais aussi une histoire de haine.” À l’heure où nous célébrons la Journée internationale des droits des femmes, il nous a semblé important chez Popol de nous concentrer sur les effets des réseaux sociaux et du numérique dans la lutte féministe et dans la création d’un mouvement international structuré.

Il ne fait aucun doute que les réseaux sociaux ont joué un rôle fondamental dans la quatrième vague féministe, on pourrait même dire que Twitter et Instagram en sont les premiers instigateurs. Partout dans le monde, même à des milliers de kilomètres de distance, même sans la moindre visibilité médiatique, des femmes ont commencé à se faire entendre et surtout à se fédérer. La vague #metoo qui a débuté en 2017 dans le sillage de l’affaire Weinstein, en est un exemple éclatant. Impossible d’endiguer ce flot de témoignages, impossible de faire comme si ça n’existait pas. Isolées, écartées des lieux de pouvoir depuis toujours, écartelées entre les mille vies que le patriarcat leur impose, les femmes et les militantes ont trouvé dans la puissance des réseaux sociaux la possibilité de prendre la parole et d’être enfin visibles. La puissance fédératrice des réseaux sociaux est un atout de poids pour la mobilisation féministe, depuis des contingences techniques comme les appels à manifestation, les comités de soutien, en passant par des espaces d’échanges et de discussions… Ce pourrait être un outil incroyable dans la création d’un vaste mouvement de grève féministe par exemple.

Les réseaux sociaux sont aussi un excellent moyen de s’éduquer, de piocher des informations, notamment pour les jeunes générations et pour toutes celles et ceux qui n’ont pas forcément accès aux bibliothèques et aux universités.

Grâce à instagram, on crée, on s’entraide, on se lance, on apprend à se connaître et on se sent moins seul·es…

Enfin, pas forcément. On pourrait presque dire que les réseaux sociaux sont à la fois la grâce et la malédiction du mouvement féministe. En effet, s’ils représentent une incroyable aubaine et une multiplication des possibilités, ils sont aussi le lieu d’une violence incroyable. Chaque militante le sait et l’a expérimenté, les attaques, les menaces et le harcèlement sont monnaies courantes. Un tweet, une story et la violence se déchaîne. Bien planqués derrière leurs écrans, les trolls opèrent en une meute parfois extrêmement bien organisée. On ne compte plus les militant·es qui ont jeté l’éponge, épuisé·es par toutes ces attaques.

Mais la violence n’est pas seulement le fait des Incells et autres masculinistes 2.0. Si les réseaux sociaux ont permis aux féministes de mieux se connaître et de mieux se coordonner, c’est aussi une pratique qui isole. Chacune et chacun se retranche derrière son ordinateur, persuadé·e de détenir la vérité du féminisme. On se sent pousser des ailes, on se paie de mot, on se gargarise d’émojis cœurs et de messages de soutien qui nous donne alors l’impression d’être aimé·e et d’avoir raison sur tout. Enfermé·es dans nos chapelles numériques, tous les liens finissent par se déliter, l’histoire du féminisme, les enseignements transgénérationnels se perdent dans une pureté militante délétère. Paradoxalement, le travail collectif se dissout dans une espèce de culte de la personnalité où chacune et chacun vient chercher une validation et une valorisation de soi…

Il aurait été illusoire de penser que le féminisme échapperait au piège dans lequel tout le monde est susceptible de tomber. Comme la télévision avant eux, les moyens de communication et de circulation des informations portent en eux le meilleur comme le pire, c’est ainsi. Bien sûr, on peut réfléchir à une meilleure utilisation de ces outils, c’est même indispensable, mais les grands scandales et les tempêtes dans un verre d’eau qui agitent les espaces féministes numériques doivent surtout nous alerter sur la manière dont nous voulons penser le féminisme et nos combats. Se repose alors la question de l’organisation et de nos modes d’action. Est-ce qu’on veut dépenser plus de cinq minutes de notre temps à commenter une photo de Victoire Tuaillon et Finkelkraut ou est-ce qu’on veut poser les bases d’une gigantesque grève féministe ? La question peut paraître caricaturale et injuste, mais c’est littéralement en ces termes-là qu’elle se pose. Les réseaux sociaux sont un outil et non pas un lieu, et la lutte féministe est un combat collectif et inclusif qui se nourrit d’une histoire ancestrale qui n’a pas attendu Instagram pour prouver son efficacité et sa puissance…

Du cybermilitantisme à la cyberpollution

L’histoire des luttes environnementales n’est pas aussi récente qu’on ne le pense. Les premières recensées datent de la fin du 19ème siècle. Mais leurs existences n’étaient connues seulement des historien·nes ou des spécialistes de l’environnement. De même, les luttes pour la protection de la nature ou contre les pollutions sont présentes aux quatre coins du globe, même dans les zones les plus reculées. Mais là encore, leurs mises en lumière sont assez récentes et se limitent aux médias traditionnels comme la presse, la radio et surtout la télévision. 

Cependant, plus que la mondialisation, c’est internet qui a permis de changer la donne, et plus particulièrement depuis la moitié des années 2000 avec la massification de l’utilisation du web dans les foyers du monde entier. Cette accélération de la diffusion a encore progressé avec l’émergence des réseaux sociaux. En effet, Internet a rendu possible le partage d’information hors des organes de presse ou de la communication étatique, notamment entre les associations, les ONG, les militant·es écologistes ou tout simplement des peuples en général. Le filtre de la censure n’existe plus sur ces luttes et les impacts sur les populations qui ont souvent été silenciés, cachés par les États ou les industries. Il y a alors la production d’un discours contre-hégémonique diffusé sans intermédiaire. Les dispositifs de communication numérique servent de scène d’apparition aux acteurices qui assurent la visibilité de leur cause, telle qu’iels souhaitent la présenter. L’échange politique sur la toile se caractérise en effet par une transformation des règles de l’accès à l’espace public qui fait que la production de contenus n’est plus réservée à certaines catégories d’acteurices, à l’instar des journalistes, mais est désormais ouverte à toustes.

On parle alors de “médiactivisme” ou de cybermilitantisme qui correspond à l’utilisation des capacités du numérique comme la diffusion rapide d’informations, l’organisation de mouvements liés à une idéologie ou des faits, le bénéfice de failles de sécurités pour toucher la présence en ligne d’institutions.

Internet a donc aussi permis une nouvelle forme de mobilisation et d’organisation des militant·es dans leurs luttes. Tout d’abord par des forums qui étaient à l’époque les principaux vecteurs, mais l’émergence des réseaux sociaux a accéléré cette mutation de l’organisation et la gouvernance. Grâce aux groupes Facebook par exemple, des mobilisations se sont organisées autour de ZAD ou de manifestations. Les problèmes environnementaux sont diffusés de personne à personne en direct, malgré l’éloignement, souvent autour d’un hashtag ou d’une topic trend.  Alors, en donnant du poids politique au “bruit” qui entoure les controverses, Internet transforme les mobilisations citoyennes et devient un nouvel indicateur de mobilisation et d’engagement. Le fonctionnement traditionnel de la démocratie est mis à l’épreuve. Les logiques d’agrégation par le vote et la représentation perdent une partie de leur influence au profit de nouvelles formes de regroupements, plus affinitaires, qui cherchent à peser dans le débat depuis les marges. Dans cette perspective, les mouvements environnementaux ont l’opportunité d’être directement représentés dans l’espace public et de venir influencer l’opinion sur certains sujets

Si le numérique favorise l’explosion de contenus écologistes, le plus important réside dans la facilité de leur dissémination. Les réseaux sociaux ont ouvert une nouvelle ère, celle de l’activisme social, féministe et environnemental. La diffusion d’informations brutes, du terrain et sans intermédiaire, a fait exploser des mouvements sociaux à travers le monde. Plus récemment, #MeToo, Black Lives Matter et Occupy Wall Street sont les descendants directs de ce que le Printemps Arabe a lancé : un cyber-militantisme porté par toustes. Dans tous ces mouvements, le numérique a facilité la sensibilisation à l’échelle mondiale de l’opinion publique. L’implication s’est alors vue multipliée et les pressions sur les États se font intensifiées. Les réseaux sociaux sont devenus un outil de lutte puissant pour chaque citoyen·ne. C’est ce que l’on a pu observer également pour les marches climat à travers le monde, touchant particulièrement les jeunes natifs numériques.

D’ailleurs, si l’on prend l’exemple précis de l’écoféminisme, on voit que les mêmes systèmes ont été à l’œuvre. Mis sous les lumières des projecteurs par Sandrine Rousseau lors des primaires écologistes de 2021, le terme écoféminisme a suivi le même parcours. Une confidentialité autour du concept gardé par les initiées ou les chercheureuses, la percée dans les médias et notamment sur les réseaux sociaux qui a insufflé une nouvelle appropriation. Le grand public féministe avait-il connaissance de Rachel Carson ou de Françoise d’Eaubonne avant la diffusion sur internet ? Pas sûr. Ce sont les comptes Instagram des féministes qui ont permis la redécouverte de la philosophie et la diffusion du message ainsi que la curiosité de la découverte qui l’entoure. Rappelons qu’Instagram a été un vecteur du renouveau féministe impressionnant, touchant toutes les couches de la population, même les plus éloignées des droits des femmes+. Les femmes derrière les comptes féministes sont devenues expertes dans l’élaboration de la stratégie éditoriale et dans la dimension communicationnelle du militantisme. Les générations antérieures du féminisme ont certes eu recours aux médias alternatifs (les tracts, la presse militante, puis le cinéma et surtout la vidéo), mais elles étaient une poignée à maîtriser l’usage de ces médias à l’inverse d’aujourd’hui.

Cependant, il nous est parfois facile d’oublier que le numérique, à sa base, n’est qu’un simple outil. Ni bon, ni mauvais, c’est l’utilisation que nous en faisons qui lui attribue un statut. Même si grâce à ses objets la connexion permanente à Internet a été facilitée, et donc la diffusion des luttes environnementales ou féministes, ils ne sont pas sans conséquence sur ces deux dernières. Je ne vais pas m’attarder sur le cyberharcèlement qui est traité précédemment mais sur l’impact environnemental considérable du numérique.

Selon une étude conjointe de l’Ademe et de l’Arcom, le numérique représente aujourd’hui 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et 2,5 % de l’empreinte carbone nationale. Si cette part demeure modeste comparativement à d’autres secteurs, la croissance annuelle de la consommation de numérique (volume de données, terminaux, etc.) doit nous interroger. Selon le pré-rapport de la mission d’information sur l’empreinte environnementale du numérique du Sénat, les émissions en GES du numérique pourrait augmenter de manière significative si rien n’est fait pour en réduire l’empreinte : + 60 % d’ici à 2040, soit 6,7 % des émissions de GES nationales.

Au-delà des gaz à effet de serre et dans un pays où la consommation énergétique est relativement décarboné, il est également nécessaire d’élargir la question de l’empreinte environnementale du numérique à l’ensemble du cycle de vie des réseaux, des équipements et des terminaux en adoptant une approche multicritères (terres rares, eau, énergie primaire…) mais également leur durée de vie et les conditions de leur recyclage. Dans cette problématique, la phase de production des terminaux semble occuper une place toute particulière en ce qu’elle concentrerait 70 % de l’empreinte carbone du numérique en France, selon le même rapport.

Cela représente, pour chaque Français·se : l’équivalent de la consommation électrique d’un radiateur de 1 000W alimenté sans interruption pendant 30 jours ; le même impact environnemental qu’un trajet de 2 259 km parcourus en voiture ; 2,5% de l’empreinte carbone de la France est liée au numérique, c’est un peu plus que le secteur des déchets (2%) ; 20 millions de tonnes de déchets sont produits par an sur l’ensemble du cycle de vie des équipements à l’échelle de la France, soit :  299 kg/habitant·es ; 62,5 millions de tonnes de ressources sont utilisées par an pour produire et utiliser les équipements numériques. 

Lorsqu’on étudie les questions environnementales, il y a un adage qui revient, “la politique du moins pire”. Le numérique et Internet ont permis la globalisation des savoirs et des luttes sur l’écologie, l’écoféminisme et les luttes sociales. Mais son usage a un impact négatif sur ces mêmes luttes. S’il fallait choisir un camp, je choisirais celui du premier, tout en éduquant sur les impacts négatifs et réduisant au possible la nocivité d’Internet, produisant un numérique responsable global.

I.A : Intox Artificielle

Soyons claires ; l’“intelligence artificielle” fait partie de ce que l’on peut considérer une “fausse amie”.  D’abord car nous avons un problème de traduction. Ensuite car ce n’est que le reflet artificiel de notre société réelle et donc inégalitaire.

Si vous cherchez une personne intelligente aux États-Unis, vous la trouverez “smart” ou  “clever”. “Intelligence” fait plus généralement référence à la notion de “renseignement” au sens politique du terme, soit une information recueillie à l'intérieur ou à l'extérieur des États-Unis qui concerne les menaces pesant sur la nation, son peuple, ses biens ou ses intérêts. Il s’agit d’une modalité de recueil de renseignement, comme l’HUMINT (Human Intelligence) qui renvoie au renseignement d’origine humaine ou le SIGINT (Signal Intelligence) au renseignement d’origine électromagnétique etc. 

Pour le Parlement européen, l’I.A désigne la possibilité pour une machine de reproduire des comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité. Elle permet à des systèmes techniques de percevoir leur environnement, gérer ces perceptions, résoudre des problèmes et entreprendre des actions pour atteindre un but précis. L’ordinateur reçoit des données (déjà préparées ou collectées via ses capteurs - une caméra, par exemple) les analyse et réagit.

Les systèmes dotés d’I.A sont capables d’adapter leurs comportements (plus ou moins) en analysant les effets produits par leurs actions précédentes, travaillant de manière autonome. L’ “intelligence” fait référence au fait qu’elle s’adapte et peut donc prédire car nous, humains, sommes prédictibles. Accordons-nous donc ici le loisir de parler plutôt d’ “éclairage artificiel” ou d’“information rassemblée de manière artificielle”, plutôt que d’intelligence. Il est également possible de parler d’“apprentissage machine” (ou machine learning), l’application la plus connue de cet éclairage artificiel.

Algos b(i)aisés

L’intoxication par l’information rassemblée de manière artificielle mène à la propagande. En France par exemple, on sait que le sexisme s’aggrave chez les hommes de moins de 35 ans et que les “plateformes numériques” sont de “véritables caisses de résonance des stéréotypes de genre” selon le dernier rapport du Haut Commissariat à l'Égalité. 

Et pour cause ! Selon les chiffres compilés par le Forum économique mondial, 88 % des algorithmes sont conçus par des hommes. On estime globalement qu’entre 12 et 22 % des postes liés à l’IA sont occupés par des femmes. D’ici l’année prochaine, 90 % des informations lues par le grand public pourraient être générées par des algorithmes, qui apprennent seuls et définissent leurs propres recettes mathématiques pour trouver une solution à un problème donné.

Ne nous trompons pas ; ces algorithmes sont bien humains. Tellement humains qu’ils reflètent les biais sexistes de la société. Derniers exemples en date : Chat GPT (développé par Open AI) et Alpaca (par Stanford). Quand on leur demande d’écrire des lettres de recommandations, celles que ces outils écrivent pour les hommes contiennent des mots faisant référence à l’expertise, l’intégrité, l’écoute et la pensée alors que celles réalisées pour des femmes contiennent des références à la beauté, au plaisir ou la grâce. Les adjectifs qualifiant les hommes sont “respectueux”, “ayant bonne réputation” et “authentique” ; les femmes sont “époustouflantes”, “chaleureuses” et “affectives”.

En 2018, le MIT a lancé le projet Gender Shades qui explore les marges d’erreurs des logiciels de reconnaissance faciale et prouve que les algorithmes utilisés sont toujours plus efficaces pour reconnaître les visages d’hommes blancs plutôt que de femmes racisées. Pour les auteurices du projet, “plus nous creusons, plus nous trouvons de vestiges de préjugés dans notre technologie. Nous ne pouvons pas nous permettre de détourner le regard cette fois-ci, car les enjeux sont tout simplement trop importants. Nous risquons de perdre les acquis du mouvement des droits civiques et du mouvement des femmes sous le prétexte fallacieux de la neutralité des machines. Les systèmes automatisés ne sont pas neutres par nature. Ils reflètent les priorités, les préférences et les préjugés - le regard codé - de ceux qui ont le pouvoir de façonner l'intelligence artificielle.La journaliste Mathilde Saliou insiste d’ailleurs sur le fait que les algorithmes participent à accentuer les inégalités déjà présentes au sein de la société. Dans une interview, elle explique que “les algorithmes sont entrainés sur du contenu disponible gratuitement en ligne. Donc, si on entraîne un algorithme de reconnaissance du langage sur des morceaux de discussion tels que ceux que l’on retrouve sur certains forums, où les mots sont souvent violents, notamment à l’égard de toutes les minorités, alors l’algorithme ne pourra pas faire la part des choses et pensera que l’on communique ainsi.”

Mais il y a également une explication plus simple. Pour Cristina Lunghi, 60 ans, fondatrice de l’association Arborus, qui a proposé en 2020 une Charte internationale pour une intelligence artificielle inclusive, “les I.A sont principalement conçues par des hommes, de la même catégorie sociale et ethnique. On obtient donc un résultat représentatif d’un système traditionnel de domination masculine, avec des représentations archétypales et très anciennes”. 

C’est fait exprès ?

Pour Asma Mhalla, spécialiste des enjeux politiques et géopolitiques de la Tech, l’objectif des différents éclairages artificiels est bien d’accentuer les biais de la société pour la polariser puis la déstabiliser. Dans un entretien à Usbek & Rica, elle  affirme que “les attaques extérieures, informationnelles et cognitives, visant à faire imploser les démocraties de l’intérieur, convergent grâce aux groupes antisystèmes, ce que les anglo-saxons appellent les contrarians, ceux qui sont contre tout. Ces groupes ont entre les mains des technologies qui peuvent diffuser leurs idées massivement. Ils sont encore marginaux mais peuvent métastaser, et on se retrouve ainsi dans des logiques insurrectionnelles.” 

L’insurrection peut avoir du bon, surtout si elle est féministe, mais certainement pas si elle est dictée par un artifice pas si intelligent que ça…


🌟 Vous pouvez désormais nous soutenir avec des abonnements de soutien ! 💸
En faisant un don mensuel défiscalisé, vous nous permettez de pérenniser le média et de produire davantage de contenus !

À voir 

Nudes 

À travers les histoires de Victor, Sofia et Ada, on découvre la face sombre d’Internet et des cyberviolences. Les réalisatrices, avec leurs sensibilités respectives, nous montrent à quel point les conséquences des cyberviolences peuvent être désastreuses pour les (jeunes) victimes. Une série salutaire et d’utilité publique à regarder sur Amazon prime. 

À lire 

Glitch Feminism: a manifesto, Legacy Russell, Verso Books

Dans cet essai aux accents de manifeste, Legacy Russell explore comment la libération peut être trouvée dans les fissures entre le genre, la technologie et le corps. Le “glitch” nous offre l’opportunité de performer et de nous transformer dans une infinie variété d’identités. Dans Glitch Feminism, Legacy Russell formule une série de revendications radicales à travers ses souvenirs, son art et sa théorie critique, ainsi que le travail d'artistes contemporaines.

À (ré)écouter

Popol Talks avec Pauline Ferrari 

En décembre dernier, Léa Chamboncel a eu le plaisir de recevoir Pauline Ferrari pour un épisode de Popol Talks. Pauline est journaliste indépendante, elle s'intéresse plus particulièrement aux questions liées au genre et aux cultures web et elle vient de publier un essai intitulé "Formés à la haine des femmes" (JC Lattès). Cet ouvrage est une enquête sur les masculinistes en ligne. Elles ont parlé ensemble d'Internet, de masculinisme en ligne, de cyberféminisme, d'extrême-droite, etc.   

À faire 

Open Mic féministe - galerie Artivistas x Popol 

Artivistas et Popol Media ouvrent la scène pour toute personne souhaitant prendre la parole et dévoiler créations artistiques, sentiments et opinions, le tout dans une ambiance bienveillante et féministe ! Rdv mardi 19 mars à 19h au 35 rue Blanche à Paris. Réservez vos places ici !



...

Popol Post

Par Popol Media